Esquisses japonaises de Lafcadio Hearn


Lafcadio Hearn… Le prénom fait rêver. (Est-ce à lui que Gide a pensé pour nommer son héros des Caves du Vatican ?)  L’écrivain tirait son nom d’une île de l’archipel ionien, Leucade (Lefkada en grec) où il avait vu le jour en 1850 d’un père irlandais et d’une mère grecque. Il est mort 54 ans plus tard dans une autre île, au Japon, sous le nom de Koizumi Yakumo. C’est là qu’il est enterré, près de son épouse japonaise, dans un pays où il s’était installé en 1890. Entre-temps, il a vécu à Londres, à New York, à Cincinnati, à La Nouvelle-Orléans, à Saint-Pierre de la Martinique, à Philadelphie. Ce sont les hasards d’un reportage qui l’ont amené au Japon, qu’il na plus quitté, et qui est devenu son pays d’élection.

Son oeuvre, de journaliste et d’écrivain, difficilement « classable », peut être divisée selon les lieux de sa vie : les articles publiés dans le nord de l’Amérique, des légendes chinoises écrites à La Nouvelle-Orléans, un récit de voyage et un roman, Chita, datant de sa période martiniquaise, et enfin la part la plus connue de son oeuvre, onze volumes inspirés par le Japon, dont il est devenu un citoyen. Kwaidan est paru en 1904, l’année de sa mort, alors qu’il était professeur de littérature anglaise à l’université de Tokyo.

Que dire de ce livre étrange ? A première vue, il s’agit de contes fantastiques, adaptés de vieilles légendes japonaises. Un prêtre-goule dévore un cadavre, des têtes séparées de leurs corps font un festin de vers et d’insectes, une femme se dissout dans l’air sous les yeux de son mari… Mais ces contes fantastiques n’ont pas la trame psychologique – la folie – de ceux de Maupassant, n’ont pas l’épaisseur bonhomme et inquiétante, les vapeurs de bière, de ceux, admirables, d’Erckmann-Chatrian.

Pour Lafcadio Hearn, imprégné du bouddhisme japonais, les morts font encore partie de la vie, la réincarnation est une certitude, et il n’y a pas de séparation effrayante entre leur monde et l’univers quotidien. On a l’impression que l’artiste dessine des esquisses, du bout d’un fin pinceau, des esquisses qui finissent, à force d’accumulations, par constituer un tableau aussi frêle que des ailes de papillon, aussi léger que des flocons de neige.

La neige et les papillons : deux figures omniprésentes dans la création de Hearn. Ses récits sont insaisissables comme les papillons, impalpables comme des flocons. On ne se souvient pas d’un conte en particulier, d’une histoire précise, mais d’une couleur, d’une ambiance. Des prêtres, des samouraïs, de belles jeunes femmes mortes trop tôt, – on se croirait dans certains films de Mizoguchi, ses Contes de la Lune vague après la pluie, qu’on croit avoir rêvés autant qu’on les a vus.

Les descriptions sont admirables de délicatesse et de sensibilité, des descriptions de peintre plus que d’écrivain. Le cimetière bouddhique plein de fleurs, de pots remplis d’eau croupissante, de moustiques et de papillons voletants, tel celui dans lequel l’écrivain est enterré, offre au recueil un de ses moments les plus forts. Aussi fort que les pages qu’il consacre aux insectes, dans trois études qui clôturent le livre, et qui en donnent peut-être la clef : les moustiques, les papillons, les fourmis, sont aussi dépourvus de psychologie que les personnages de Lafcadio Hearn. Fermés sur eux-mêmes, d’une incompréhensible cohérence, d’une beauté secrète, ils sont là, simplement. Il suffit de les observer.

 

Christophe Mercier

 

Lafcadio Hearn, Kwaidan - Histoires et études de sujets étranges
Traduit de l’anglais par Jacques Finné
José Corti, 250 pages, 21 €

 

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