Elodie Issartel : portrait d’un écorché


Le deuxième roman d’Elodie Issartel, Les Acouphènes, se lit telle une escapade en forêt, toute en sinuosités. Il se dessine à travers les zones d’ombre et de clarté d’un grand extérieur et d’une lisière. Thomas, un adolescent, y fait des allers et retours, parfois il est entouré de camarades d’infortunes qui sont, comme lui, des récalcitrants. C’est que Thomas est pris à l’intérieur des mailles d’un filet qui se resserrera au fil de sa fuite. Il est détenu dans un centre, plus exactement un hôpital psychiatrique, depuis son enfance. Il a été déposé là, en aérotrain. Ce sont les chuintements d’un haut-parleur d’une gare qui sonna le début de son enfermement.

Thomas a un petit cahier et des crayons de couleur. Il y dessine, écrit et inscrit son identité. Sa conscience et sa mémoire lui jouent parfois des tours et il ne sait pas trop où il va, ni où il est, même si une étrange familiarité règne en lui lorsqu’il (re)découvre les pièces de ce centre d’internement. L’odeur des dortoirs du centre notamment, nauséabonde, elle suinte la sueur et la merde. Quant à la cantine, elle aussi est répugnante : le menu, boite de conserve de cassoulet fichée d’une grande cuiller, ne lui donne aucune envie. Il ne peut se résoudre à demeurer ici. À son arrivée il eut la vision d’un château qui attisa sa curiosité et son désir d’ailleurs, là où il se rendra non sans péril. Il décide de partir « tout envoyer balader et se coucher dans le fossé, dormir longtemps et ne plus se réveiller ». Du point de départ à celui d’arrivée, il ne cessera d’avancer à l’aveuglette au sein d’un paysage brouillé…

Ses déambulations au milieu des bois recèlent des pièges, comme un chien enragé se jetant les crocs en avant pour le mordre au visage, ou bien des coups de fusil de chasseurs à l’affut de leur gibier perdu : un sanglier. Certaines personnes du centre viennent également au cours du récit le hanter, suivies de leurs cérémonies. Ce jeune homme inadapté au monde est escorté d’un double Samuel, avec qui il essaye de s’échapper d’atteindre ce château malgré le rapport schizophrénique entretenu avec lui : « C’est plus fort que toi, ricane Samuel, cette force qui te projette dans la mouise et que tu ne vois jamais venir parce qu’elle prend des formes à chaque fois différentes. »

Les phrases sont épurées, elles décrivent poétiquement les actions et les doutes de Thomas comme filmés par le truchement de l’objectif d’une caméra accolée à son dos. Ce fugitif est bardé d’émotions et de sensations, l’auteure nous les retransmet au fil du récit. Ses obsessions, le dessin, l’écriture, sont incrustées avec subtilité et habileté à l’intérieur du livre sous le fusain d’Arthur Aillaud. L’univers créé par Elodie Issartel est sombre et inquiétant ; on ne sait pas où l’on pose les pieds à chaque page, car rien ne nous est donné d’avance et tout parait spontané, cueilli sur le vif. Enfin, lorsque le livre se clôt entre les mains, l’impression d’avoir vu en mots Les Ecorchés, leur tête scarifiée comme peinte par Bernard Buffet, peut être tenace.

 

Quentin Margne

 

Elodie Issartel, Les Acouphènes
Le nouvel Attila, 226 pages, 26 €

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