Degas en mouvement


A défaut d’une véritable rétrospective qu’il mériterait amplement à l’occasion du centenaire de sa mort, le musée d’Orsay rend hommage à Edgar Degas (1834-1917) avec une exposition dont le fil conducteur est l’ouvrage relativement méconnu de Paul Valéry, Degas, Danse, Dessin. Édité en 1936 par Ambroise Vollard, cet ouvrage, évocation poétique qui traite l’art et la danse, est écrit par Valéry, qui rencontra Degas en 1886 et dont il devint l’ami intime. L’exposition présente, outre une documentation importante autour du livre, 200 œuvres de l’artiste, certaines parmi celles rarement montrées, essentiellement d’Orsay.

Qu’il s’agisse des danseuses, des chevaux de course ou des femmes au tube, c’est avant tout le mouvement qui intéressait Degas mais aussi Valéry. Ainsi, pour rompre l’immobilisme de ses toiles, le peintre inventait des cadrages décentrés, remontait la ligne d’horizon, renversait la perspective ou fixait la scène dans un espace découpé arbitrairement.

« Ces grimaces des corps », on les trouve partout, car chez Degas le corps féminin est sujet à toutes les acrobaties possibles. De fait, chez le peintre, qui est aussi sculpteur, le dialogue visuel est exclu, car pratiquement aucune de ses femmes n’a de visage. Qu’elles soient présentées de dos ou de face, c’est le corps décliné dans de nombreuses positions qui reste au cœur de l’œuvre de l’artiste. « C’est bien la femme qui est là… sans l’expression du visage, sans le jeu de l’œil, sans le décor de la toilette, la femme réduite à la gesticulation de ses membres », écrit le critique Gustave Geffroy. En observant longuement la femme, dans son tube, sortant de sa baignoire, se savonnant, se frictionnant, s’essuyant la jambe, la nuque ou le torse, le peintre la détaille, pénètre dans son intimité, alors qu’elle pouvait se croire seule. De même, il est rare que les femmes de Degas soient en repos, dans la posture traditionnelle du nu féminin couché ; plus déshabillées que nues, elles sont occupées à toucher les différentes parties de leur corps. le savonner, se frotter, s’essuyer, se coiffer… le peintre ne néglige aucun geste qui fait partie de la toilette féminine.

Peut-on établir une véritable distinction entre les attitudes souvent disgracieuses qu’on découvre derrière les coulisses ou pendant une répétition et les gestes effectués par les corps pendant la toilette ? Il suffit d’observer Danseuse nue, se tenant la tête (1882-1885), pour constater que la morphologie et la posture de cette danseuse déshabillée est pratiquement similaire à celles d’autres femmes dans une salle de bains ou à celles dans ses scènes de maisons closes. Le peintre, en effet, ne recherchait pas dans le ballet la grâce séduisante. Il s’attachait de préférence aux positions absurdes et aux équilibres invraisemblables. C’est Gauguin qui en parle le mieux : « Les danseuses de Degas ne sont pas des femmes. Ce sont des machines en mouvement… dans tout cela il n’y a pas de motifs : seulement la vie des lignes, des lignes, encore des lignes… tout est faux, la lumière, les décors, les chignons des danseuses, leur corset, leur sourire. Seuls vrais, les effets qui en découlent, la carcasse, l’ossature humaine, la mise en mouvement, arabesques de toutes sortes. » On ne pourrait mieux dire.

 

Itzhak Goldberg

 

« Degas, Danse, Dessin, hommage à Degas avec Paul Valéry »,
Jusqu’au 25 février, musée d’Orsay.

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