La mémoire intemporelle d’Hélène Cixous


De quoi s’agit-il dans le dernier livre d’Hélène Cixous ? Si elle ne posait pas elle-même la question de sa « lisibilité », par la voix de sa mère, morte il y a quelques années, on hésiterait à le faire, de crainte de paraître offensant. Après plusieurs livres où la narration, malgré les sautes de temps, les simultanéités inattendues, les confrontations de registres très différents et pouvant paraître, à première vue, incompatibles, mais qui tous ménageaient une forme de continuité autobiographique, Hélène Cixous renoue ici avec une période de son œuvre, moins directement accessible, moins ouverte. L’hermétisme en poésie n’est pas un défaut, c’est un choix. C’est le trobar clus des troubadours. Il est parfois réclamé, comme une nécessité, dans le cheminement d’un écrivain intérieur. Comme Montaigne cherchant dans sa bibliothèque « sa liberté, sa tranquillité et son loisir », pour citer, avec Hélène Cixous, la phrase latine peinte sur le mur de son cabinet.

C’est donc une maison fermée qui se présente ici, mais avec plusieurs fenêtres ouvertes, qui permettent, en tout cas pour les lecteurs assidus ou réguliers des livres précédents, de s’assurer quelques repères. Il y a la famille Klein, la famille Jonas, dont les lecteurs sont familiers. Famille maternelle d’Hélène Cixous. Il y a les villes d’Osnabrück et d’Oran, il y a l’immeuble du 54 rue Philippe à Oran. Il y a Isaac, personnage récurrent et peu précisé, dont le modèle est laissé dans son incertitude, sinon qu’une passion transatlantique l’unit à l’auteur. Il y a les habituels anges tutélaires : Homère, Montaigne, Shakespeare, Stendhal, Proust, Poe, Kafka, Hugo, Diderot, Heine auxquels s’ajoute ici Erich Maria Remarque. Et le livre lui-même, celui qu’on est en train de lire, s’exprime.

On est surtout en pleine guerre. Les tours s’effondrent : non pas celle de Montaigne, à laquelle l’écrivain rend visite tous les étés, lorsqu’elle habite sa maison d’écriture à Arcachon. Mais bien sûr, les Twin Towers. On est donc en 2001 ? Non, en 2000, un an avant l’attaque terroriste. Et l’on n’est pas seulement au sommet de la tour Nord, dans le restaurant bien nommé « Windows on the World », mais aussi dans le restaurant de l’Empire State Building, où Eve et Eri, la mère et la tante d’Hélène Cixous, partagent un repas dans la cantine avec leur cousin Katz. Mais on sait, pendant ces repas, que bientôt les tours s’effondreront. Et pas seulement elles. Une expression prononcée par Hamlet, « we defy augury », en réponse aux mises en garde d’Horatio, avant de le duel avec Laerte, parcourt tout le livre. « Défions l’augure », c’est-à-dire n’écoutons pas la peur, de toute façon le destin suit son cours. Les signes annonciateurs d’une tragédie doivent d’autant plus être ignorés qu’ils ne peuvent être combattus.

Ici, Hélène Cixous a décidé de ne pas raconter une histoire : elle n’est pas dans le temps des événements successifs. Elle fait revivre sa mère, elle suit Ulysse dans son voyage chez les morts, elle remonte le temps et se rappelle aussi qu’elle a toujours anticipé l’avenir. Est-il question d’une histoire d’amour ? Oui, sans doute, mais elle n’appartient même pas à ce qu’on appelle la mémoire. Même si elle rend, une fois de plus, hommage à Marcel Proust (« pilier vivant de tout ce que j’écris ») et à sa métaphysique du temps, elle ne suit pas la même voie.

Hélène Cixous donne une bonne définition de sa démarche et de son rapport au temps : « Mes livres sont des autoconstructions nautiques, dis-je à ma fille, libres de leur mouvements et du choix de leurs routes, ils peuvent prendre l’air ou l’eau, couler, voler, se composer de plusieurs histoires, de plaisanteries, de témoignages vrais comme faux. Ils sont enrichis d’alluvions en provenance de tous les mondes, déposés en tel chapitre. Contribution gracieuse des dieux. Ils sont produits par bien des faiseurs, rêvés, dictés, rapiécés, augmentés de fantaisies, d’où la pluralité de leurs lieux de naissances. Si pour en noter le voyage je suis à l’ancre dans mon bureau d’Aquitaine, mes esprits vont et viennent dans les cilles et les temps qui habitent aux différents étages de ma libraire mentale » La phrase n’est pas achevée par un point. Il est temps de donner la parole à Eve, qui contestera l’obscurité du livre, l’obscurité de ses livres, de ses interventions dans les colloques.

Cette voix intérieure, qui a nom Eve, est aussi une forme de mauvaise conscience qui hante ces pages. Car les nombreuses énigmes dont elles sont pleines sont posées sans être interprétées. Alors que le livre tout entier est une tentative d’interprétation. Il y a des énigmes littéraires : par exemple, outre la phrase de Hamlet, quelques vers dont on ignore l’origine et même l’authenticité :« The closest some of us will ever get to Heaven », «  le plus près du ciel où certains d’entre nous pourront jamais aller ». Il s’agit, en fait, du slogan publicitaire figurant sur une brochure touristique distribuée aux visiteurs des tours dans les années 1980. Il y a des énigmes familiales, comme toujours, et surtout énigmes historiques : l’événement du 11 septembre 2001. Et de ces énigmes, aucune ne sera résolue par le livre, au point même qu’une page blanche volontaire est laissée, où l’auteur aurait inscrit une pensée sur la mort d’Isaac et la destruction des tours, et qu’elle ne veut pas partager.

Ce que représentent des événements historiques considérables pour l’élaboration d’une œuvre littéraire qui en est contemporaine est insondable. Comme Waterloo pour Fabrice Del Dongo, bien entendu. Et comment s’insèrent un destin individuel, des relations amoureuses, une mémoire familiale dans ce grand flux chaotique qu’est l’Histoire ? Un mot pour ce sentiment d’incohérence et de nécessité. Pourquoi pas Bacharach, petite ville allemande de la vallée du Rhin, qui a inspiré un roman à Heine et un petit texte inspiré et ironique à Victor Hugo ? Bacharach, dit Hélène Cixous, cela veut dire en hébreu « je suis quatre fois perdu ».

 

René de Ceccatty

 

Hélène Cixous, Défions l’augure
Galilée, 152 pages, 21 €

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