La joie d’exister en Mai 68


Ses amis lui ont souvent fait remarquer qu’il parlait rarement de lui dans ses livres, pourtant très nombreux, très beaux, que ce soit les récits de ses voyages en France, Le Dépaysement (Seuil), les poèmes de Basse continue (Seuil), les essais du Paradis du sens (Christian Bourgois), le grand tableau de la peinture dans L’Atelier infini (Hazan)… Mais Jean-Christophe Bailly l’a quand même fait dans l’autoportrait Tuiles détachées, qui avait paru dans la collection Traits et Portraits des éditions du Mercure de France, en 2004, et il récidive aujourd’hui dans le récit Un arbre en mai où il raconte son Mai 68, texte qu’il publie cinquante ans après les événements (la révolution), mais qu’il a écrit en vérité en 2004, l’année de Tuiles détachées, deux livres qu’on peut lire comme l’autobiographie de Jean-Christophe Bailly, lui qui a tant fréquenté Michel Leiris, le maître en la matière qui lui raconta un jour, chez lui, quai des Grands-Augustins, comment, rentrant d’une cérémonie vaudoue en Haïti en compagnie de son grand ami Alfred Métraux, « ils étaient tous deux à la fois soulevés par ce qu’ils venaient de vivre et par la beauté de la nuit tropicale, mais peut-être plus encore saisis par un sentiment de complétude et d’excès résultant de la réciprocité ou de la justesse du rapport entre cérémonie et cette nuit ».

Michel Leiris lui a alors raconté qu’Alfred Métraux lui avait saisi le bras et lui avait dit : « Michel, toi qui es écrivain, est-ce que tu pourrais dire cela, donner la teneur de cela ? » – Non, lui avait répondu Leiris ; oui, aurait envie de dire aujourd’hui Jean-Christophe Bailly, qui a toujours voulu être écrivain, et qui a connu lui aussi son illumination, lors de la nuit dite des barricades, celle qui aura en tout cas été la grande nuit ou le grand soir, quand il avait dû se réfugier avec son groupe de la barricade de la rue Tournefort dans l’église d’un couvent où la mère supérieure leur avait ouvert les portes, à cinq heures du matin, tandis que les religieuses chantaient, comme dans une basse continue, pendant que dehors le monde était dans l’hystérie… « Elles chantaient, voilà (…), elles chantaient, elles remplissaient l’espace, leur espace, de la ligne horizontale de ce chant », raconte Jean-Christophe Bailly, qui tient à dire qu’il n’était pas religieux, qu’il ne l’est pas devenu ni ce jour ni un autre, mais que cette beauté du chant lui a soudainement fait comprendre ce qu’il appelle le droit de réserve, de soustraction – car « aux élans d’une nuit dramatique, dit-il, à la tension historique d’un pays qui se déchirait, les voix de ces femmes échappaient », et c’était « comme si avait pu jaillir au petit matin une fontaine d’éternel retour » (dit-il encore).

Mai 68 est cette césure, ce hiatus qui bée entre le récit de Jean-Christophe Bailly et l’Histoire, comme déjà dans le récit de Marion, dans la pièce de Büchner, La Mort de Danton, où Marion dit à Danton : « Moi, je ne comprends rien à tout cela » ; mais là encore – et comme avec Michel Leiris – Jean-Christophe Bailly va au-delà, trouve l’ouverture de la fameuse « plage » sous les pavés, et revient au motif, un peu comme dans son magistral Atelier infini (Hazan), où il raconte 30 000 ans de peinture, avec deux forces à l’œuvre : la force mimétique, qui a directement à voir avec le plaisir pris aux représentations (c’est elle qui ouvre spectaculairement les choses avec les animaux qui déferlent sur les parois des cavernes), et la force picturale, qui elle aussi agit dès les temps les plus lointains, qui est elle aussi une pulsion, mais ornementale, rythmique ; et ces deux forces sont si différentes qu’elles peuvent agir séparément, mais également ensemble, dans une sorte d’unité retrouvée, ce qu’on appelle ainsi un chef-d’œuvre en peinture, Eliézer et Rébecca, de Nicolas Poussin, Vue de Delft, de Vermeer, Coucher de soleil d’automne, de Constable ; et La Joie d’exister en Mai 68… de Jean-Christophe Bailly.

 

Didier Pinaud

 

Jean-Christophe Bailly, Un arbre en mai
Seuil, Fiction & Cie, 80 pages, 10 €

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