Eric Chauvier : la ville sans qualité


C’est une petite ville comme il y en a tant d’autres en France. Loin de l’effervescence des métropoles, ces modestes centres urbains connaissent un déclin inexorable à mesure que la moyenne d’âge des habitants augmente et que les friches commerciales se multiplient en centre-ville. L’anthropologue Eric Chauvier décrit ces processus en revenant dans la ville de son enfance, une ville devenue « sans qualité ». Ce n’est pourtant pas une ville sans nom ni sans histoire. Saint-Yrieix-la-Perche, en Haute-Vienne, disposait même de beaux atouts : une mine d’or, un gisement de kaolin, une imprimerie d’importance nationale, un abattoir. Une petite ville industrielle qui offrait à ses habitants du travail et une vie tranquille.

De retour là-bas, Eric Chauvier dresse le constat – quasi clinique – de la pathologie urbaine qui touche Saint-Yrieix : déclin économique, désertification commerciale du centre-ville, disparition de la vie sociale, etc. Il décrit finement les mécanismes de cette « économie de prédation » qui prospère dans – et de – cette petite ville à l’agonie : les grandes surfaces discount qui s’implantent en périphérie, l’économie du vieillissement (maisons de retraite, assurances, « solutions » auditives), les distributeurs automatiques de baguettes ou les comptoirs de retrait FNAC. Cette forme de capitalisme de faible intensité et de faible densité, qui opère « de façon moins inventive, mais bien plus rentable » que dans les grands centres urbains où elle est soumise à un effort d’innovation, ne trouve guère de contre-pouvoirs chez des dirigeants locaux dépassés. Avec ce nouveau modèle, les interactions humaines s’appauvrissent jusqu’à s’évanouir.

L’ouvrage, qui ouvre la collection « L’ordinaire du capital » aux éditions Amsterdam, ne s’arrête pourtant pas à une analyse d’économie politique. La disparition de ce « monde » est aussi celle d’une intimité. Le passé fait irruption dans la description de science sociale : pensées et dialogues se glissent, en italique, entre les lignes. Un récit personnel surgit et vient tout perturber. Le lecteur d’abord, qui doit s’habituer à ce double niveau, mais qui, très vite, comprend que, pour Eric Chauvier, Saint-Yrieix n’est pas un terrain de recherche comme un autre : cette petite ville, ce sont ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, c’est « une blessure rouverte ». Et c’est Nathalie, « l’ancienne starlette de la piscine municipale », qui le guide à travers les rues désertes du centre-ville. Contrairement au narrateur qui a réussi, avec sa carrière d’anthropologue, son ascension sociale, elle n’a pu échapper au rabougrissement généralisé de Saint-Yrieix. Elle « torche des vieux » pour « huit euros net de l’heure ». Dans cette déambulation triste avec Nathalie, le chercheur ne parvient pas à contenir ses réminiscences et ses émotions tandis que l’ancien amoureux transi ne peut s’empêcher de faire de la sociologie. Sans doute, de cette profonde distance sociale, ne pouvait advenir qu’une forme d’incompréhension entre l’ancienne beauté, toujours prisonnière de la petite ville, et le fils de l’instituteur qui l’a quittée.

 

Cécile Gintrac

 

Eric Chauvier, La petite ville
Editions Amsterdam, 106 pages, 10 €

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