Dernières lettres de Balzac


Il est de bon aloi parmi la critique de s’interroger sur la nécessité de tel spectacle, de telle exposition, de telle publication. Pour un balzacien, la nécessité d’une nouvelle édition de la correspondance de Balzac ne fait aucun doute. L’édition Garnier frères, déjà conçue par Roger Pierrot, alors conservateur à la Bibliothèque nationale, et dont le dernier volume parut en 1966, est épuisée depuis longtemps et nécessitait d’être révisée.

On aurait pu imaginer qu’y soit insérée la correspondance avec Mme Hanska. Tel n’est pas le cas. Dans ce troisième et dernier volume de la Pléiade, comme précédemment, les éditeurs pallient ce manque par le système des notes qui figurent en fin de volume. Ainsi, pour la lettre du 12 avril 1842 adressée à George Sand, dans laquelle Balzac donne un rendez-vous à son amie en précisant « J’ai qlq à vous demander », la note indique que ce « quelque chose » n’est rien moins que de rédiger la préface de La Comédie humaine, comme le montre la lettre à Mme Hanska datée du 20 avril citée p. 874 : « Je l’ai priée de faire la préface de LA COMEDIE HUMAINE (titre général de mes œuvres réunies), en lui laissant le temps de se décider, je suis retourné chez elle, et ses réflexions bien faites, elle accepte, et va écrire une appréciation complète de mes œuvres, de mon entreprise, de ma vie et de mon caractère […]. »

Une fois ce regret formulé, on ne peut qu’être impressionné par l’important travail effectué par Roger Pierrot et Hervé Yon : travail d’établissement et de correction du texte, de vérification des dates des lettres déjà publiées, recherche, déchiffrement et numérisation de nouveaux autographes, mais aussi établissement des notes et de tout l’apparat qui aide le lecteur à s’y retrouver parmi les nombreux correspondants de Balzac. Les éditeurs ont tenu à préciser en titre que les trois volumes de correspondance comprennent « Les lettres de Balzac et celles de ces correspondants » et l’on est effectivement heureux de pouvoir suivre les échanges entre les différents épistoliers.

On comprend mieux par exemple l’amertume de Balzac face à sa mère lorsqu’on lit ce qu’elle lui écrit en avril 1842 : « Quand j’ai consenti, mon cher Honoré, à vivre chez toi, j’ai cru que je pouvais y être heureuse. J’ai bientôt reconnu que je ne pouvais supporter les tourments et les orages journaliers de ta vie […] » La date de cette lettre a été corrigée par rapport à la précédente édition pour mieux s’articuler sur la réponse exaspérée du fils : « Il m’est impossible de travailler, au milieu des petits orages suscités par un intérieur où l’on ne s’accorde pas […]. » (lettre 42-61 p. 43)

On sait évidemment combien ont été houleuses les relations entre Madame B.-F. Balzac et son fils, et la lecture de ce dernier volume ne fait que confirmer leur aigreur. Balzac continue de reprocher à sa mère le fils adultère qu’il est obligé de soutenir financièrement et n’y va pas par quatre chemins lorsqu’il lui assène « […] tu seras toujours comme une poule qui a couvé l’œuf d’un volatile étranger aux basses-cours. » (lettre 44-16, p. 198) De son côté, jusqu’aux derniers jours, Madame B.-F. Balzac ne cesse de lui réclamer de l’argent. La très longue lettre que Balzac ulcéré lui écrit depuis Wierzchownia sonne comme un terrible règlement de compte : « Je ne te demande certes pas de feindre des sentiments que tu n’aurais pas, car Dieu et toi savez bien que tu ne m’as pas étouffé de caresses ni de tendresse depuis que je suis au monde, et tu as bien fait, car si tu m’avais aimé comme tu as aimé Henri, je serai sans doute où il est ; et, dans ce sens, tu as été une bonne mère pour moi […]. » (22 mars 1849, p. 614)

Il n’est pas nécessaire d’être balzacien pour trouver de l’intérêt à ce feuilleton de la rancœur filiale et on pourrait certes publier un volume consacré à cette seule correspondance qui se lirait comme un « déshommage » à la mère ; l’antithèse de l’oeuvre de Romain Gary ou d’Albert Cohen ne serait pas moins passionnante que la correspondance amoureuse avec Madame Hanska…

On ne peut cependant comprendre ni La Comédie humaine ni son auteur en focalisant son attention sur ces romans partiels d’une vie ! Et c’est justement ce que la correspondance prise dans sa globalité permet de saisir : s’il est vrai, comme le dit la duchesse de Langeais à Montriveau qui la traite de coquette que « le discours est la partie morale de la toilette » et qu’il faut « se faire mélancolique avec les humoristes, gaie avec les insouciants, politique avec les ambitieux, écouter avec une apparente admiration les bavards, s’occuper de guerre avec les militaires, être passionnée pour le bien du pays avec les philanthropes […] », il est vrai alors qu’un homme fait preuve de plasticité, s’adapte tel un caméléon à ses interlocuteurs, et qu’on ne peut en cerner la personnalité qu’en composant le puzzle de ses discours. Seule la publication d’une correspondance complète est à même de nous donner une idée de cette nécessaire recomposition d’une identité à mille facettes.

On ne s’étonnera évidemment pas que l’auteur de La Comédie humaine qui ne peut se lire qu’en mettant en parallèle les différentes scènes qui la constituent ait été conscient de ce phénomène. Une petite remarque comme celle figurant dans la lettre du 6 mars 1842 au docteur Auguste Boulland est à cet égard bien révélatrice : « George Sand m’avait, qlq jours auparavant, écrit une longue lettre, et, certes, elle est un des plus curieux monuments de cette époque, mise à côté de la vôtre. » (p. 24)

Cependant, si le Balzac qui parle à sa mère n’est pas le même homme que celui qui s’adresse à George Sand ou à Jules Hetzel, il reste que certains leitmotive nous permettent de toucher le noyau dur de l’individu. Or d’une lettre à l’autre, les amateurs de Balzac ne seront pas étonnés de l’entendre évoquer son travail harassant et continu. En janvier 1844, s’adressant au sculpteur David d’Angers : « Je suis en ce moment plongé dans mes travaux comme quand je m’y plonge, c’est-à-dire travaillant depuis trois heures du matin jusqu’à quatre heures après midi, j’ai plus d’un esquif sur le chantier et vous m’excuserez si je ne vais pas vous voir. D’abord, quand je le puis ce ne peut être qu’entre quatre et cinq, l’heure de ma récréation […]. » (p. 191)

En janvier 1845, à Zulma Carraud, l’amie de toujours : « Vous ne vous figurez pas ce que c’est que La Comédie humaine ; c’est plus vaste, littérairement parlant, que la cathédrale de Bourges architecturalement. Voilà seize ans, ma chère et ingrate amie, que j’y suis, et il faut huit autres années encore pour terminer ! » (p. 258) Et en mars 1849, on est évidemment peiné de lire cet aveu qu’un auteur exténué fait à sa sœur, Laure Surville : « La seule chose dont j’ai soif, c’est la tranquillité absolue, la vie intérieure, et le travail modéré pour terminer La Comédie humaine. » (p. 628) Tous les lecteurs de Balzac savent que ce travail épuisant dont se plaint l’écrivain concerne autant le nombre d’œuvres et de personnages à articuler les uns sur les autres, que les longues et multiples corrections de style sur épreuves.

C’est peut-être à ce sujet qu’une lecture de ce volume s’avère nécessaire à tout amateur d’art. Stylistiquement, la correspondance est de peu d’intérêt. Rares y sont les trouvailles qu’on garderait pour une anthologie. Citons pour le plaisir ce reproche plaisant fait à sa mère en mars 1849 : « […] vous avez, toi et Laure, de l’imagination pour les cachots en Espagne. » On appréciera la dérision de ce trait sous la plume d’un homme qui rêve de son château de la rue Fortunée que nous ne pouvons, hélas !, visiter… Cependant, ce genre de pépite est assez peu fréquent. Le style de Balzac est, dans ses lettres, généralement banal, c’est l’homme d’affaires qui s’exprime, ou le mondain, ou encore le collectionneur impénitent.

On aurait pu imaginer des lettres venant d’Ukraine, dans lesquelles l’écrivain réaliste se ferait le « secrétaire des mœurs » de ce pays lointain, on aurait pu imaginer de longues et précises descriptions de l’architecture locale. Point. Balzac n’est pas un « touriste ». Et après un temps de réflexion on saisit d’où provient le décalage entre le style de Balzac dans La Comédie humaine et le style de Balzac dans sa correspondance. C’est que le style ne se justifie que par les nécessités de l’œuvre. Il n’est pas une valeur absolue, il n’est pas un ornement a priori du discours. L’artiste ne mésuse pas de ses outils, il n’en exploite les pouvoirs qu’à bon escient, au sein d’un système qui leur donne sens et à la seule fin de s’assurer de la force de son colossal projet.
Le style n’est donc pas l’homme, le style, c’est l’œuvre.

Cela n’empêche pas le lecteur de ce troisième et dernier volume de la correspondance d’être extrêmement touché par les souffrances d’un homme éreinté qui laisse son œuvre inachevée. Si le plus grand malheur pour Oscar Wilde a été, on le sait, la mort de Lucien de Rubempré, cela reste pour nous la longue agonie de celui qui nous a tant appris et tant fait rêver : « On me couche, et alors les choses extraordinaires que le hatchitch développe en plaisir se manifestent en douleur. Ma tête pesait des millions de kilogrammes et je suis resté 9 heures sans la pouvoir bouger. » (à Laure Surville, 21 juin 1849, p. 675)

Les éditeurs ont eu la touchante idée de reproduire la signature et les dernières lignes d’une lettre à Théophile Gautier datée du 20 juin 1850, et nous avons beau savoir que ces lignes ne sont que la publication d’un manuscrit que nous n’avons pas entre les mains, le tremblement de l’écriture nous émeut profondément. Quelle tristesse, vraiment, de voir l’auteur du monument littéraire qu’est La Comédie humaine achever quasiment sa vie sur ces mots : « Je ne puis ni lire, ni écrire » !

 

Isabelle Mimouni

 

Honoré de Balzac, Correspondance, tome III (1842-1850)
Edition de Roger Pierrot et Hervé Yon 
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade (n°627), 1424 pages, 59 €

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