Pierre Michon, un bruissement dans la langue


Les Cahiers de l’Herne s’ornent d’une œuvre des plus précieuses et nécessaires, celle de l’écrivain creusois Pierre Michon. Dirigé par Agnès Castiglione et Dominique Viart avec la collaboration de Philippe Artières, ce Cahier comprend des textes inédits de l’auteur augmentés de dessins, photographies ainsi que d’une myriade d’analyses et correspondances.

Ce corpus donne des clés pour saisir au plus près ce qui a pu être de l’ordre de l’événement en littérature un « moment rare de reconnaissance et de clarté où des êtres chers, voués à l’oubli, accédaient à la dignité d’un récit de la plus haute tenue », comme l’écrit Jean-Christophe Cochard. Cette écriture fracassa la littérature avec la parution de son premier roman Vies Minuscules, édité en 1984 chez Gallimard, grâce à l’approbation et le soutien de Louis-René des Fôrets.

Le nom même de Guéret en patois creusois, « Chez-Quéret », chef-lieu de la Creuse, cadre principal où se déroule Vies Minuscules, signifie « C’est rien ». Et pourtant ces riens, existences pauvres, paysannes, bercées par les bruits de la basse-cour et ceux des moissonneuses batteuses, auront été sous la plume de Pierre Michon transmués en éternelle beauté. L’enjeu jaillissant à un croisement du politique et de la littérature aura été de montrer la grandeur du petit, qu’il soit physionomique ou bien de rang social. Là où, comme le dépeint François Berquin dans le Cahier, on est dit petit « parce qu’on fait partie des ”petites gens” » (plus « réels » que les autres), parce qu’on est « né petitement », parce qu’on exerce un « petit métier », parce qu’on est un « gagne-petit », ou alors parce que l’école vous range parmi les « petits », ou encore parce que vous ne mesurez pas plus qu’un « petit gars de la Creuse ». Pierre Michon béatifie ces petites existences au bord d’un gouffre, assignées à l’effacement, au mutisme ou à l’indifférence générale.

Pour Jean-Christophe Bailly, le minuscule topos, cher à Pierre Michon, se définit ainsi dans son texte intitulé Par les noms des lieux-dits : « le minuscule n’est pas une valeur mais une sorte de loi de prolifération qui désigne la localité de l’intensité ». L’intensité, on peut la lire également en noir sur blanc, exposée au creux de ce cahier et en couverture, capturée avec grâce par le photographe Jean-Luc Bertini. Elle lacère tout entier le regard de Pierre Michon, à la fois solennel et mélancolique, déposé sur un visage émacié comme usé par les larmes.

Ce Cahier est aussi l’occasion de rappeler la place de la littérature dans l’œuvre et la vie de Pierre Michon. Tiphaine Samoyault en témoigne dans son texte nommé L’aigle du casque : « Pierre Michon connaît des centaines de vers par cœur et peut réciter de mémoire des pages entières de littérature en toute occasion ». Une vie dédiée à la littérature, à cet art d’apparition du divin avec pour seule boussole de grands auteurs tels que Flaubert, Faulkner, Rimbaud, Artaud, Hugo, Melville. Pierre Michon les apprend par cœur, cherche avec eux et en eux ce qui le fera écrire. Leurs poèmes, il les récite d’un trait, expulsé droit vers le ciel. Il est question bien sûr de Booz endormi d’Hugo, dit sur le parvis de la BNF ou pour recouvrir de ses lèvres sa mère défunte d’un drap mortuaire, tel qu’exposé dans Corps du roi.

Dans ce Cahier, parmi les textes inédits, on découvre la trace d’une longue histoire fantastique écrite au cours des années soixante-dix, L’Étendard du dernier soupir, dont le manuscrit s’est égaré et dont il ne reste que sept portraits pour Les Grands Dieux. Ceux-ci constellent une cosmogonie où jubilation et hallucination sont de mise. Un grand nombre d’auteurs se sont prêtés au jeu d’exhumer le lien intime noué au fil de leur vie à l’œuvre majuscule de Pierre Michon. Parmi les textes qui marquent ce Cahier, il y a celui, tendre, de Jean Echenoz à propos de la demeure native de Pierre Michon aux Cards, cette maison perdue au fond des bois, sorte de monument de la littérature hanté par les livres. L’historien Bertrand Hirsch, lève le voile somptueusement sur ce qui c’est passé lorsqu’il accueillit, à l’occasion d’un colloque sur Rimbaud en Éthiopie, Pierre Michon à l’égale de Patti Smith.

On trouve également un texte flamboyant signé Maylis de Kerangal, à propos du renard qui court le long de La Grande Beune, qualifié de « fripon divin » ; il se relie à tout à un pan fabuliste des lettres. Celui-là même qui, sacrifié par des enfants, « désigne tout ce que le texte contient de logos archaïque, de nuit, de mémoire et de songe », Sous le signe du renard. Dans Rien à voir avec la vérité, Mathieu Riboulet écrit ceci : « Michon c’est un bruissement dans la langue », un bruissement acharné à unir la nature humaine avec la divinité. Un Cahier à lire donc pour métamorphoser en lumière les zones d’ombres secrètes de l’œuvre de Pierre Michon.

 

Quentin Margne

 

Pierre Michon, Cahier de l’Herne 
Dirigé par Agnès Castiglione et Dominique Viart, 
Editions de l'Herne, 344 pages, 33 €

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