Jules Laforgue, « renaître moqueur »


« Il mourut comme allaient naître ses Moralités légendaires », raconte Rémy de Gourmont dans le Livre des Masques, « et à peine put-il savoir de quelques bouches que ces pages le vouaient inévitablement à vivre, de la vie de gloire, parmi ceux que les Dieux créèrent à leur image, dieux aussi et créateurs. » L’auteur défunt de ces légendaires Moralités, c’est Jules Laforgue ; et parmi les prophètes de sa gloire posthume (qui devait être modeste mais tenace) se comptent sans doute ceux de ses amis les symbolistes qui l’avaient aimé et soutenu durant sa courte vie : Gustave Kahn, Charles Henry, Félix Fénéon, Edouard Dujardin, Francis Vielé-Griffin… Avec eux, dans l’ultime vendange de Laforgue, Gourmont goutte « la grappe avec tout son velouté dans la lumière matinale, mais des reflets singuliers et un air comme si les grains du raisin avaient été gelés en dedans par un souffle de vent ironique venu de plus loin que le pôle. »

Né à Montevideo en 1860, élevé à Tarbes puis à Paris, où il meurt, en 1887, de la tuberculose, Laforgue, éphémère génie disparu avant d’être reconnu, trouverait sans peine sa place parmi les « Maudits » de Verlaine. Son œuvre, entamée dans l’éloquence « hyper-romantique », et tout imprégnée du spleen de l’époque, le spleen « baudelairien », s’oriente vite vers le symbolisme (« je deviens kahnesque et mallarméen », confesse-t-il dès 1882) avec Les Complaintes et Des Fleurs de bonne volonté.

Marquée par la vanité des transports « vers les altitudes de la Métaphysique de l’Amour » et une conscience tragique de la mort (« la vie, cette diète de néant » ), sa poétique est peut-être résumée, mieux que par une longue analyse, dans ce quatrain de l’Imitation de Notre-Dame la Lune : « Ah ! tout le long du coeur / Un vieil ennui m’effleure… / M’est avis qu’il est l’heure / De renaître moqueur. »

Marie-Jeanne Durry note ailleurs que Jules Laforgue, « du plus profond de lui, aspirait à l’amour total, à l’union totale. Avec une telle exigence que rien ne pouvait la satisfaire. » Une railleuse mélancolie appliquée sur la cicatrice de l’élan brisé : n’est-ce pas l’illustration de ce « désespoir qui porte un masque de comédie » dont André Breton a fait la marque de l’humour noir, « par excellence l’ennemi mortel de la sentimentalité à l’air perpétuellement aux abois » ?

Voici l’outil dont Jules Laforgue se sert dans ces Moralités légendaires, parodie impertinente de quelques mythes célèbres, pour dévoiler l’envers de l’idolâtrie amoureuse, du tourment romantique, de la vanité créatrice : Lohengrin sanglote sur son oreiller, tel « un incurable enfant », au soir de sa nuit de noces avec Elsa ; Salomé tombe du promontoire en voulant jeter à la mer la tête du prophète sacrifié ; Hamlet trépasse piteusement en articulant, entre deux gorgées de sang, le « qualis… artifex… pereo » de Néron…

Ailleurs, on trouve de plus grosses plaisanteries encore, et d’ahurissantes divagations ; et aussi les éclats d’un très beau poète : il y a l’écume de la mer, « comme un innombrable troupeau de brebis qui nagent, et se noient, et reparaissent, et jamais n’arrivent, et se laisseront surprendre par la nuit » ; il y a les étoiles, « chères compagnes des prairies stellaires » avec lesquelles Salomé converse, la chevelure parsemée de diamants, « comme un souverain met, ayant à recevoir ses pairs ou satellites, les ordres de leurs régions. »

Un vrai poète, donc, qui livre une prose châtiée cent fois, travaillée à l’excès  (« Qu’il est plus facile de tailler des strophes que d’établir de la prose ! Je ne m’en étais jamais douté ! », remarquera-t-il), gonflée de références, de digressions, de brusques décalages, d’anachronismes de langue — autant de procédés visant à dévergonder le récit, à en subvertir les conventions. « Saturée d’une ironie diffuse, chaque nouvelle s’apparente à un récit non‑fiable, où le texte se distancie régulièrement de lui-même. Dans la lignée de Jacques le Fataliste et de Tristram Shandy, mais aussi des Chants de Maldoror, un narrateur facétieux met sans arrêt à nu les codes, procédés et artifices de la narration fictionnelle ‘classique’ », relève Alissa Le Blanc, qui a consacré une thèse à l’utilisation du poncif chez Jules Laforgue.

Comme la plupart des écrivains du courant symboliste, Laforgue était à la recherche du nouveau, du singulier : « J’écris de petits poèmes de fantaisie, n’ayant qu’un but : faire de l’original à tout prix », confiait-t-il à sa sœur. La manière dont il s’est distingué dans la riche production littéraire de la fin du XIXe siècle tient pour une bonne part, comme le montre Alissa Le Blanc, « à l’usage critique et réflexif qu’il a su faire de matériaux à ses yeux éculés : il a osé les manipuler et les recycler, au lieu de tenter à tout prix de les éradiquer. »

Dans le corpus si tragiquement restreint des œuvres de Laforgue, les Moralités légendaires tiennent à cet égard une place éminente. « C’est de la littérature entièrement renouvelée et inattendue », estime Gourmont, « et qui déconcerte et qui donne la sensation curieuse (et surtout rare) qu’on n’a jamais rien lu de pareil. » Il y a des prosateurs plus souples que Jules Laforgue, des poètes plus touchants, des humoristes plus hilarants ; mais combien ont su comme lui s’affliger et se moquer, dans la même strophe, être si drôle et si triste à la fois ?

 

Sébastien Banse

 

Jules Laforgue, Moralités légendaires
Flammarion, 352 pages, 8,30 €

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1 réflexion sur « Jules Laforgue, « renaître moqueur » »

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