Jean-Clément Martin : Démythifier la Terreur


« En dépit de la symétrie apparente en vertu de laquelle la vertu libératrice paraît une réplique de la terreur des tyrans, il y a entre elles un hiatus […]. La première demeure sans consistance propre ; elle est consubstantielle à un système de gouvernement […]. En revanche quand la Convention met la Terreur à l’ordre du jour (imagine-t-on la formule prononcée par un tyran ou un conseil ?), elle fait surgir une nouvelle espèce politique, elle donne substance à ce qui n’était qu’un attribut du pouvoir arbitraire. Nommée, pour ainsi dire exposée au regard de tous, consacrée, elle s’avère émancipée. Impossible de lui assigner un maitre ; il s’agit pour chacun plus que de la servir, de la vouloir, comme on veut la vertu, comme on veut liberté ». Voici ce qu’écrit à propos de la Terreur durant la Révolution française le philosophe reconnu Claude Lefort en 1983. Malgré le caractère séduisant de la proposition argumentative, il y un vice caché dans les prémices du raisonnement. Le nouveau livre de Jean-Clément Martin, La Terreur. Vérités et légendes nous permet d’y voir plus clair dans ce vice. Ce dernier est assez simple : la Terreur durant la Révolution française ne fut jamais « mise à l’ordre du jour ».

Si elle fut citée, évoquée, critiquée, demandée et toutes sortes d’autres choses, elle ne fut jamais « mise à l’ordre du jour » comme système de gouvernement. On put penser qu’on en fut proche lorsque des sans-culottes investirent la Convention le 5 septembre 1793 pour exiger de cette dernière la « mise à l’ordre du jour de la Terreur » dans un contexte militaire extrêmement inquiétant. On les écouta alors, on les remercia au nom du Comité de salut public et on leur accorda… la mobilisation de 6 000 hommes pour constituer une armée de volontaires révolutionnaires. Dans les jours qui suivirent, le curé rouge, Jacques Roux, aux discours très virulents, fut d’ailleurs incarcéré. Jean-Clément Martin montre bien les très fortes réticences des Conventionnels quant à la Terreur. Tout un discours de type philosophique visant à « penser la Révolution » en mettant au cœur du raisonnement le « système de la Terreur » perd donc largement de sa signification : les députés ont prononcé des discours très véhéments, harangué la foule, pris effectivement des mesures de répression comme la « loi des suspects » du17 septembre 93 et certains représentants en mission se sont avérés brutaux et répressifs, se mouvant hors de tout cadre légal, mais ils ne voulurent pas de la « Terreur ».

Refuser les théorisations hâtives de la Terreur

Jean-Clément Martin refuse donc les théorisations hâtives au profit d’une analyse factuelle serrée des discours et des pratiques effectives durant la Révolution française. Son analyse se montre soucieuse de l’identité des acteurs : qui parle ? un sans-culotte sectionnaire, un député parisien de la Convention ou un représentant en mission agissant en province ? qu’entend-il par « Terreur » ? Une « saignée violente » de tout individu critique du Comité de salut public ou simplement le fait de « taxer les riches et les aristocrates » comme le déclarait le député Laplanche ? Où ont lieu les faits ? À Paris, en Vendée insurgée, dans les départements frontaliers ? L’auteur se montre très attentif à l’hétérogénéité des pratiques selon la géographie des actes et des paroles mais aussi à la discordance entre ces derniers. En suivant l’écheveau fin de ses analyses, on se range à son avis : la « Terreur » avec un « T » majuscule fut une notion construite de manière intéressée après la chute du parti de Robespierre le 9 thermidor de l’an II. C’est un ancien « terroriste » comme Tallien qui l’explicita : il y aurait deux types de justice envisageables. L’une bonne veillant à surveiller et à punir les coupables et l’autre, mauvaise, visant à effrayer et à menacer en permanence les citoyens. C’est cette dernière, qu’il associa à Robespierre, pour la condamner fermement. La notion connut un important succès, en étant reprise non seulement par les Thermidoriens mais aussi par les royalistes et a été élargie à toute la période révolutionnaire. On peut dire qu’elle a largement échappé à son auteur qui ne visait en fait qu’à justifier l’exécution de Robespierre, de Couthon et de Saint Just.

Certes les Thermidoriens ont pris des mesures qui semblent bien en rupture avec les pratiques antérieures. Ainsi le responsable des noyades de Nantes, Carrier, fut jugé puis exécuté en septembre 1794 à la suite de ce qui fut toutefois surtout un « procès politique » pour dédouaner un Barras ou un Fouché. Mais dans les faits, les pratiques « terroristes », que Jean-Clément Martin ne nie pas, continuèrent à être employées par les Thermidoriens eux-mêmes, non seulement contre les Montagnards mis au pas en avril 1795, mais aussi contre les Royalistes pour réprimer l’insurrection du 13 vendémiaire, quelques mois plus tard. Par ailleurs, après une tentative de compromis avec les « Vendéens », le conflit reprit finalement. Jean-Clément Martin élargit d’ailleurs son propos à d’autres cas de figure qui permettent une comparaison des pratiques terroristes, soit la terreur avec un « t » minuscule. La comparaison qu’il effectue avec la répression de la révolte irlandaise par les Britanniques en 1798 est éloquente. Rapportée à la population totale de l’île, elle fut aussi violente par exemple que le conflit vendéen. On y trouve les mêmes caractéristiques : violence d’une soldatesque mal contrôlée, réalité de guerre civile qui exclut tout compromis pour le contrôle du territoire, crainte obsidionale de l’influence de l’étranger (les Irlandais étaient effectivement soutenus par les Français) etc.

Expliquer le 9 thermidor

Si on suit Jean-Clément Martin on acceptant l’idée que la faction montagnarde s’avérait souvent temporisatrice par rapport aux exigences populaires beaucoup plus virulentes, – notamment lorsque Robespierre mit un frein à la déchristianisation en décembre 1793 ou lorsque la Convention fit rappeler l’hébertiste Ronsin accusé de violences illégales en Province –, une question demeure. Dans ce cas de figure pourquoi la chute de Robespierre organisée le 9 Thermidor ? Plutôt que de suivre la métaphore d’une « Révolution qui tel Saturne dévorerait nécessairement ses propres enfants », Jean-Clément Martin préfère s’en tenir aux faits. Le cœur du dossier est évidemment la loi de Prairial dite « loi de la Grande Terreur », votée en juin 1794. Entre son vote et le 9 Thermidor, elle fut la cause de la moitié des exécutions ayant eu lieu à Paris depuis le début de la Révolution : sans doute 1 500 mises à mort entre le 14 juin et le 17 juillet. Comme les exécutions étaient publiques et eurent lieu à Paris, elle donna une visibilité inconnue jusqu’alors aux pratiques répressives qui explique l’impact du discours thermidorien de Tallien : le tyran Robespierre voulait et dirigeait la Terreur. Rétrospectivement, le contenu de la loi peut effrayer : en comparaissant devant le Tribunal révolutionnaire, le suspect était condamné à mort ou innocenté. La possibilité de faire appel n’existait pas et les jurés du tribunal pouvaient arrêter leur décision en l’absence de témoin, en prenant en compte les qualités morales de l’accusé. Cette loi fut discutée fortement à la Convention et un certain nombre de députés s’y opposèrent. Jean-Clément Martin souligne que le fait que dorénavant un député puisse être accusé sans avoir le droit de se défendre devant la Convention explique en partie les réticences d’alors.

Toutefois l’auteur fait remarquer que loi était pensée comme régulatrice des excès : toutes les exécutions ayant lieu à Paris, les comportements abusifs en Province, hors de tout cadre légal étaient amenés à disparaître. Ainsi le décret du 13 mars 1793 qui permettait l’exécution immédiate de l’accusé dans le cadre d’une justice militaire était remplacé. Par ailleurs, les Comités de salut public et de sûreté générale devaient contrôler qui était déféré devant le Tribunal pour exclure les accusations extravagantes, les dénonciations intéressées, etc. L’on sait ainsi que Robespierre empêcha qu’une mystique farfelue comme Catherine Théot ne comparaisse devant le tribunal.

Qui sont les ennemis de la révolution ?

Or, cet acte semble avoir déplu comme une preuve d’autoritarisme et d’arbitraire personnel. Plus que la loi de Prairial, c’est surtout la personnalité de Robespierre qui inquiétait, sa manière de clore les débats à la Convention, sa place valorisante lors de la fête de l’Être suprême le 8 juin ou ses propos maladroitement agressifs tenus en public… Alors que ses proches contrôlaient les institutions de la Commune, de nombreuses sections parisiennes, le Tribunal révolutionnaire, la Garde nationale et la Commission administrative – sorte de ministre de l’Intérieur –, on craignait un coup de force de sa part. Même si la chose est rétrospectivement totalement inexacte – ce que montre d’ailleurs Martin en s’essayant à de l’histoire fiction en imaginant un échec du coup d’État de Thermidor –, l’idée pouvait sembler crédible dans le contexte de l’époque. Lorsque, le 11 thermidor, Barère qualifie de « tyran » Robespierre, il y a une part de jeu politique mais aussi l’expression d’une crainte réelle : on concevait qu’il le devienne. Puis il a été facile et tentant de faire endosser toutes les pratiques terroristes à Robespierre peint comme un monstre assoiffé de sang, en blanchissant ainsi des ralliés à Thermidor beaucoup plus impliqués dans les exécutions de la loi de Prairial, comme Fouché ou Vadier.

Le livre de Jean-Clément Martin est assurément un trésor d’érudition mais aussi de réflexions pondérées et distanciées. Il se refuse à prendre parti sommairement et met de côté les interprétations englobantes, au profit d’une analyse serrée du déroulement des événements. Il cherche à cerner le point de vue des acteurs, ce qu’ils pouvaient penser et savoir pour agir, et ce dans un contexte totalement différent de celui d’une société apaisée dont le modèle politique est solidement constitué. Son livre est ainsi précieux pour penser un aspect essentiel de la perspective révolutionnaire : qui sont les ennemis de la révolution et que peut-elle faire de ces derniers ?

 

Baptiste Eychart

 

Jean-Clément Martin, La Terreur. Vérités et légendes
Editions Perrin, 238 pages, 13 €.

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