Georges Bataille, le jocond


Georges Bataille n’a pas fini de nous déranger. Il faut dire qu’il n’a jamais rien vu comme tout le monde, et ce ne sont pas ses Courts écrits sur l’art, rassemblés aujourd’hui en un seul volume, aux éditions Lignes (lesquelles sont en train de constituer une véritable bibliothèque bataillienne), qui vont le faire entrer dans le rang ; au contraire, tous ces textes, qui ont paru, avant guerre, dans la revue Documents, après guerre, dans Critique ou dans Arts, ont gardé leur puissance de soulèvement, ce que le préfacier Georges Didi-Huberman veut appeler aussi leur duende, parce que nulle part mieux qu’en Espagne Bataille n’aura touché un art ayant l’impossible pour objet… « J’essayerai de définir le sens de l’Espagne pour nous », annonce Bataille lui- même dans son article intitulé « À propos de Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway », où il montre que c’est une culture de l’angoisse qui distingue le peuple espagnol, qui n’est pas seulement liée à la tauromachie mais peut-être aussi au bleu du ciel, si l’on veut bien se souvenir de ce roman de Bataille, le Bleu du ciel, qui se passe en partie à Barcelone, notamment lors de l’insurrection séparatiste catalane des 5, 6 et 7 octobre 1934, où le narrateur Troppmann ne vient pas pour soutenir les insurgés mais comme simple touriste qui a l’obsession du vide…

Georges Bataille est une sorte de « mangeur d’étoiles » pour qui contempler est insuffisant ; et puis l’histoire de l’art l’intéresse moins que la naissance de l’art, l’intéresse moins que le passage de l’animal à l’homme. Il y a dans ce volume de ses Courts écrits sur l’art plusieurs textes sur l’art préhistorique, l’art pariétal, qui a fait aussi l’objet de son grand livre Lascaux ou la naissance de l’art (1955), Lascaux où nous pouvons éprouver ce qui nous dissout devant un tableau de Léonard, dit Bataille, car les peintures y sont assurément belles, mais n’annoncent en vérité que « le désir de manger de ceux qui les firent », dit-il dans l’article « Au rendez-vous de Lascaux, l’homme civilisé se retrouve homme de désir ». Pour tout dire, c’est ce que Lascaux nous propose: de ne plus renier ce que nous sommes.

Avec Bataille, on est toujours au bord du déluge, ce déluge que Léonard de Vinci décrit si bien dans ses Carnets, lui le grand artiste et savant qui voulait pourtant connaître et aimer la nature en même temps, mais qui en éprouvait en vérité une horreur exceptionnelle… Léonard « croyait chercher la splendeur de la nature et il ne fit que la nier, réduisant la nature à quelque chose d’humain », dit Georges Bataille dans son article « Léonard de Vinci (1452-1519)». Bataille est en somme le jocond de Léonard de Vinci, peut-être celui de Van Gogh, aussi, qui s’est tranché l’oreille d’un coup de rasoir, le 24 décembre 1888, et qui l’a portée ensuite dans une maison close familière, avant de se laisser enfermer dans un asile, à Saint-Rémy- de-Provence, pour, dix-huit mois plus tard, se tuer à Auvers-sur-Oise. Bataille l’appelle «Van GoGh Prométhée» et dit qu’il n’a «rien moins arraché de lui-même qu’un SOLEIL».

« J’ai voulu m’exprimer lourdement », dit-il encore dans son célèbre avant-propos au Bleu du ciel, roman où son narrateur Troppmann est attiré par la caverne de la Criolla, lieu louche de travestissements, à Barcelone, quand il ne traîne pas dans les bars de Paris, quand il n’est pas à Londres, ou encore à Trèves, la ville où est né Karl Marx, mais où il assiste quant à lui à un concert obscène de jeunes enfants nazis, « raides comme des triques », enfants qui iront – dit Troppmann – riant au soleil répandre la dévastation et le sang…

Dans les Courts écrits sur l’art de Georges Bataille, il y a aussi des enfants, d’abord la petite fille de 5 ans qui découvrit, en 1879, dans la grotte d’Altamira, près de Santander, de merveilleuses fresques polychromes, dans une salle si basse que personne n’y entrait et qu’elle avait pu atteindre grâce à sa petite taille ; et puis il y a les enfants de ce bourg de Dordogne qui craquèrent des allumettes au fond d’une grotte où ils cherchaient un chien et virent ainsi «les parois peintes de fresques d’une fraîcheur éblouissante »… Le duende a beau tirer toutes choses vers le bas, comme l’explique Georges Didi-Huberman, Bataille, lui, est tête-bêche avec l’art… Les yeux, surtout, retiennent toute notre attention. Au fond, ces Courts écrits sur l’art sont comme le portrait de Bataille, avec ses yeux limpides qui avaient l’éclat de la vie.

 

Didier Pinaud

 

Georges Bataille, Courts écrits sur l'art.
Préface de Georges Didi-Huberman
Editions Lignes, 256 pages, 19€.

 


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