Camus et Casarès, deux mythes de carton-pâte


Mille trois cents pages, plus d’un kilogramme (le volume est aussi imposant que les lettres de François Mitterrand à Madame Pingeot, – l’amour délie les plumes) pour la correspondance de deux des personnalités les plus incompréhensiblement surcotées des années Saint-Germain-des-Prés et de l’après-guerre, Camus, le romancier de L’Etranger, de La Peste, et d’autres textes romanesques aussi fades que démodés, et Casarès, l’actrice dont l’ardeur glacée, qui faisait merveille dans Les Dames du Bois de Boulogne, était mécanique dans Les Enfants du Paradis, où elle dépare dans une distribution d’exception, et n’a pas laissé de grandes traces dans l’histoire du cinéma.

Albert Camus et Maria Casarès partageaient deux passions : celle, brûlante, qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, et celle du théâtre. Leur liaison était quasi officielle, même si Camus ne quittera jamais son épouse, mère de ses deux enfants, et si la masse des lettres échangées avec sa muse témoigne du fait qu’ils ont passé moins de temps ensemble que séparés. Quant au théâtre, il est difficile aujourd’hui, tant cet art est éphémère, de se rendre compte à quel point Maria Casarès pouvait y exceller (sans doute comme un Gérard Philipe, qui a marqué de souvenirs bouleversants ceux qui l’ont vu sur scène, et dont les prestations au cinéma, ce qu’il reste de lui, sont presque uniformément médiocres). Mais Albert Camus, lui, a laissé un certain nombre de pièces poussiéreuses, dont Le Malentendu et Les Justes, sans doute les faux classiques les plus ridicules que nous a légués leur époque (Caligula, tout aussi peu brillant, est moins catastrophique, – l’Empereur fou, et son interprète de légende, finissent par emporter le morceau.)

Ce qui frappe dans leur correspondance, c’est sa platitude (Camus n’a jamais été réputé pour son style, ni pour ses flamboyances), son abondance (il leur arrive d’échanger jusqu’à trois lettres par jour), sa répétitivité (j’y reviendrai), son intensité, qui n’empêche pas que le lecteur reste de marbre, et son indifférence complète envers ce qui n’est pas eux-mêmes (leur amour, et leur travail).

Répétitivité, car Camus – à qui l’on ne peut retirer le bénéfice d’une parfaite honnêteté, qui frise souvent la candeur – est déchiré entre sa passion pour Casarès et son amour pour sa femme et, surtout, pour ses enfants. Il ne cesse de redire ses sentiments pour Maria Casarès, et de se plaindre de devoir assurer ses devoirs de famille, souvent dans le Midi, tandis que Casarès est retenue à Paris par son travail, et que, fougueuse et passionnée, elle réitère des déclarations enflammées entre deux compte-rendu, évidemment lassants, de ses journées au théâtre ou à la radio, et de ses tournées (et tout ça sur un ton d’aigreur universelle, comme si une conspiration générale empêchait qu’elle fût heureuse, ou reconnue pour ce qu’elle pensait être).

L’un comme l’autre semble vivre dans une bulle, totalement imperméable à ce qui n’est pas eux-mêmes, et leurs projets communs. A une époque où le théâtre français était dominé par Anouilh, Claudel, Sartre, Montherlant, où Sacha Guitry jetait ses derniers feux, où Beckett et Ionesco, Jean Genêt, inventaient de nouvelles formes dramatiques, ils ne parlent que des Justes (que Casarès interprète), ou de Caligula, comme s’il s’agissait d’oeuvres théâtrales importantes, comme si le théâtre était là, et là seulement. Le reste, à leurs yeux, n’existe pas.

Casarès se moque de Claudel vieillissant rendant hommage à sa jeune interprète, et parle du Père humilié (dans lequel elle joue) comme du « Pape bafoué », tandis que Camus, à l’annonce de la mort du poète, écrit : « Comme je ne souhaite rien que de bon aux gens qui n’ont pas ma sympathie, je trouve qu’il a été heureux avant de quitter cette terre d’y rencontrer ce qu’elle a de meilleur et de plus beau. (i.e. Maria). Paix à ses cendres, maintenant. » On ne fait pas plus pharisien ! Genêt est cité pour Les Nègres, et tout ce que Casarès trouve à en dire, c’est «  Dans la pièce, on ‘pète’ trop, à mon goût » (!!!). Anouilh n’est mentionné qu’une seule fois, à propos de L’Alouette, que Camus trouve « remarquable de bassesse », et dans laquelle il pense « s’être fait barboter des répliques de Caligula », – et Casarès, toujours prête à emboucher les trompettes bouchées de son Grand Homme, lui répond : «  Ce que tu me dis de L’Alouette ne m’apprend presque rien. Je m’en doutais, malgré les critiques dithyrambiques que j’ai lues à ce propos. Je m’étais dit toutefois : il a dû trouver un semblant de manière nouvelle, ce rusé, mais je vois qu’il s‘en est tenu à ses vieux principes. »

De cette correspondance, Ionesco et Beckett sont totalement absents… Rappelons qu’à la même époque, Anouilh, pourtant considéré comme l’incarnation d’un théâtre démodé et anti-intellectuel, prenait la plume pour inciter le public à aller voir En attendant Godot, ou Les Chaises…

On a perpétuellement l’impression que les deux amants sont parfaitement autistes, hantés par leur conscience tragique d’être au-dessus du lot, et destinés à se voir incompris, ou pillés, et malheureux. Et ils ne sont jamais avares d’une vacherie à l’égard de leurs petits camarades, surtout Casarès : « Serge Reggiani joue irrégulièrement », « Cuny (dans Macbeth) gueule comme jamais. L’autre jour j’ai pensé qu’il se mettait à parler comme ça, à tout propos, pour faire oublier son mauvais accent anglais, et en effet il atteignait son but d’une certaine manière, car dans cet aboiement prolongé, on était absolument incapable de reconnaître la langue d’Albion des mots français qui s’y mêlaient. »

Lue aujourd’hui, alors que les jeux, enfin, sont faits, que Camus, malgré son Nobel et les professeurs de lycée qui font étudier L’Etranger aux élèves de 4ème, sera de moins en moins considéré comme un écrivain important de son temps, que Casarès est largement oubliée, cette correspondance a quelque chose de pathétique et d’un peu ridicule. « Je te caresse, avec tout l’univers au creux de mon ventre », écrit l’une. « Un seul coeur aura battu en nous qu’on entendra encore, nous disparus, dans la mystère du monde », écrit l’autre (comme en une parodie de la scène la plus grotesque des Visiteurs du soir – « ce coeur qui bat, qui bat » – , joyeusement épinglée par Jean Eustache dans La Maman et la Putain), et sa lecture procure un indéniable sentiment de malaise, comme si on surprenait, par indiscrétion, la médiocrité pompeuse et satisfaite de deux mythes en carton-pâte, par ailleurs assez peu sympathiques (ce qui serait sans importance s’ils avaient le moindre génie). Et même post-mortem, on s’en aperçoit, le ridicule peut tuer.

 

Christophe Mercier

 

Albert Camus- Maria Casarès Correspondance 1944-1959
Gallimard, 1300 pages, 32,5 €

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