Belfort : autrement, le cinéma


Le travail et le genre sont deux catégories manifestement en crise en ce début de troisième millénaire. Pourtant, nos sociétés en ont fait des fondements d’une telle évidence que cette double crise ne débouche pour l’instant sur aucune perspective concrète de dépassement, juste des tentatives illusoires de réaménagement. Alors que production et reproduction telles que nous les envisageons ont sapé, par le déploiement même de leur histoire, les conditions de leur perpétuation, nous restons hébétés devant ce nœud gordien dont la résolution semble appartenir à un autre monde, celui d’une émancipation toujours repoussée. À défaut de proposer une échappatoire – ce ne pourrait d’ailleurs pas être sa mission –, le cinéma de création contemporain se fait parfois l’écho de l’embarras dans lequel nous baignons.

Si l’occasion d’observer cette création – tout en la confrontant à une revisite des œuvres passées – est à portée de main, c’est bien au cours du festival Entrevues qu’elle se présente. Ce festival de cinéma qui se tient tous les ans à Belfort, et dont la 32e édition s’est déroulée du 25 novembre au 2 décembre, a vu s’accomplir de nouveau sa petite alchimie bien particulière qui anime une programmation pointue sans être étroite. La sélection propose en effet, outre des premier, deuxième et troisième films présentés aussi bien à un jury de professionnels qu’à un public attentif, des rétrospectives d’auteurs reconnus, des séances spéciales, des rencontres-débats, etc. Toutes les formes sont à l’affiche, que ce soit de la fiction, du documentaire, du court, du long. Même le jeune public est invité à vivre cette expérience enthousiasmante du spectateur à qui l’on prête quelque intelligence. De ce foisonnement, retenons arbitrairement quelques fragments en mesure de restituer le tableau ainsi esquissé.

Dans le domaine du cinéma expérimental, Autrement, la Molussie, de Nicolas Rey, continue de déployer sa riche combinatoire. Ce film de 2012 a été tourné en 16 mm avec des pellicules périmées qui donnent à l’image une dimension nébuleuse et mouvante. Les prises de vues sont par ailleurs faites avec des caméras montées sur des dispositifs mobiles qui, une fois imprimé un mouvement initial, aboutissent à des orientations aléatoires ou à de lentes dérives. Enfin, le film est composé de neuf bobines dont l’ordre est choisi au hasard avant chaque projection, chacune portant sa singularité et son évidence sans en épuiser les potentialités. Cet emploi singulier de la technique fait écho à certains thèmes traités par l’auteur dont le texte est récité par ailleurs, à savoir Günther Anders, même si le texte en question est antérieur à cette partie de son œuvre consacrée à la technique. Il s’agit en effet d’un roman, écrit au milieu des années 1930 et non traduit en français, qui évoque la montée du fascisme au travers de dialogues entre prisonniers.

Dans le domaine du cinéma documentaire poétique, Ionas Dreams of Rain, du réalisateur roumain Dragos Hanciu, a reçu une « mention spéciale pour le court métrage » amplement méritée. Nous accompagnons en quelques plans nocturnes la longue veillée d’un vieux paysan roumain protégeant son champ de maïs de la convoitise des sangliers surgis d’un bois tout proche. Si son acharnement – et son équipement – semble porter ses fruits, cette attente ponctuée de cris et de bruits intempestifs, mais aussi de conversation avec un ami de passage, est surtout constituée de longs silences et d’introspections propices au surgissement des souvenirs et des questionnements les plus intimes et pourtant universels.

Enfin, deux films résonnent avec la double crise évoquée en introduction, l’un avec celle du travail et l’autre avec celle du genre. Le premier s’intitule Arabia, est réalisé par les Brésiliens Joao Dumans et Affonso Uchoa, et conte, à la manière d’une Shéhérazade déroulant son récit gigogne, le parcours d’un ouvrier du Minas Gerais, cet État industriel et minier à l’écart des places de carte postale ou de la jungle amazonienne qui font l’image traditionnelle du Brésil. Cette partie cachée et pourtant primordiale du miracle économique brésilien est aussi fondée sur l’invisibilisation des travailleurs que le film remet au premier plan. La machine capitaliste qui broie du minerai tout autant que des vies humaines est ainsi dévoilée pour ce qu’elle est, une vaste fabrique de rien où même l’honneur perdu du travail ne saurait servir de consolation. On retrouve, avec un traitement bien différent, une intention qui courait dans l’Usine de rien, le film de Pedro Pinho chroniqué dans le numéro de juillet des Lettres françaises et qui sort en salle ce mois-ci.

Autre cinéma, autre crise dans la modernité : les Garçons sauvages, réalisé par Bertrand Mandico, propose une subversion de la masculinité au travers des aventures de cinq jeunes garçons embarqués sur le navire d’un capitaine en charge de leur faire expier leur penchant pour la violence. Pour cela, après les avoir matés à force de corvées et de brides, il les conduit sur une île envoûtante qui provoquera leur transformation en femmes. Si l’univers visuel et sonore de Mandico est clairement identifiable par ses aspects résolument baroques et chargés de symboles sexualisés, on peut cependant aussi y déceler une profusion de références et de citations qui peuvent saturer l’attention du spectateur. Mais surtout, on aurait souhaité voir ces partis pris formels engagés dans une vision au-delà de la dichotomie masculin/féminin, et pas seulement dans un jeu de transgressions parodiques qui est une autre façon de confirmer les rôles genrés dont nous héritons.

 

Eric Arrivé

 

Autrement, la Molussie 
Film expérimental réalisé Nicolas Rey, 2012, 1h21.

Ionas Dreams of Rain 
Court métrage documentaire de Dracos Hanciu, 2017, 28 min.

Arabia 
Film dramatique réalisé par Joao Dumans et Affonso Uchoa, 2017, 1h36.

Les Garçons sauvages 
fiction baroque de Bertrand Mandico, 2018, 1h50

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