The Square : Le charme discret de l’ameublement scandinave


The Square est la surprenante Palme d’or du festival de Cannes 2017. La surprise n’est cependant pas issue des qualités intrinsèques du film – ou de leur absence –, mais plutôt, par contraste, du fait qu’un autre film de la compétition (120 battements par minute de Robin Campillo), projeté le même jour, avait provoqué une bouffée d’émotions propre à combler toutes les préoccupations festivalières. Car c’est bien ce genre d’enthousiasme porté par un mélange bien contemporain d’identification abstraite et de mise à distance des sujets, corps et vécus concrets qui constitue aujourd’hui le meilleur créneau à investir pour être en phase avec son époque et en obtenir, littéralement, la reconnaissance. Si bien souvent les cinéastes admettent d’eux-mêmes qu’un engouement qui ne s’attache qu’à des signes n’est certainement pas la meilleure récompense qu’on puisse attribuer à leurs démarches créatives, ils n’ont plus guère les moyens d’en contester la prégnance.

Trente ans en arrière, la surprise pouvait surgir d’un tout autre genre de confrontation, et l’attribution controversée de la Palme à Maurice Pialat (Sous le soleil de Satan) fut autant la consécration de son lauréat que de celui auquel elle échappa (Wim Wenders pour Les Ailes du désir). Il n’y a là d’ailleurs aucune nostalgie des films d’antan, mais plutôt le constat que l’indifférence au contenu permet de moins en moins d’autres choix que ceux fondés sur une ferveur communicative (ou communicante ?), que ce soit pour s’y abandonner ou s’en distinguer, mais en tout cas, pas pour s’en déprendre. La sélection à Cannes s’aligne sans autre forme de procès sur cette indifférence car c’est bien là l’essence de la compétition : une comparaison sans égard pour le contenu propre. Pour mieux vendre le palmarès, il n’y a plus qu’à osciller entre conformisme et contre-pied.

Que reste-t-il alors de The Square, une fois écarté le contexte festivalier qui ne permet plus que de jauger et non pas de juger ? Une version nordique et « intello » du Charme discret de la bourgeoisie pourrait être une réponse fondée. En effet, on y retrouve un même motif, celui des multiples tentatives toujours avortées, d’un élan toujours interrompu. S’il s’agissait pour les personnages de Buñuel d’organiser coûte que coûte un repas mondain, Östlund choisit le milieu de l’art contemporain institutionnel pour présenter la caractère à la fois glaçant et pitoyable de la bourgeoisie. Comme chez Buñuel, celle-ci ne se constitue pas d’abord dans un rapport conflictuel à des sujets alternatifs, mais plutôt dans une contradiction, en produisant sans cesse les marques de sa distinction par l’invocation de principes universels auxquels elle se permet de déroger avec cynisme ou pire, par « réalisme ».

L’histoire de The Square tourne donc autour de Christian, conservateur d’un musée de Stockholm abrité dans l’aile d’un palais royal de la capitale suédoise. Il présente tous les attributs de cette réussite bourgeoise érigée en modèle pour le reste de la société. Son âge, son genre, son métier, tout fait de lui le Sujet par excellence. Il incarne au plus haut point la maîtrise, le bon goût et la justesse des opinions qui s’expriment notamment par un projet d’exposition centrée sur l’œuvre d’un artiste contemporain, le fameux carré qui donne son titre au film et qui est censé matérialiser les grands principes tels que l’égalité ou le respect du droit. Mais tout cela, bien sur, n’est qu’abstraction et la confrontation au réel va ébranler ces constructions aux fondations bien fragiles.

Le premier événement déclencheur est le vol de ses effets personnels par d’habiles pickpockets. Pour détourner son attention et opérer leur larcin, ils mettent en scène une agression qui lui laisse le beau rôle de l’intervenant héroïque. Mais une fois retombée l’adrénaline, Christian ne peut que constater qu’il a été le jouet de ses propres illusions. La vexation le pousse alors à tracer les voleurs par l’intermédiaire du téléphone portable qu’ils ont dérobé en même temps que son portefeuille (D’ailleurs, si ce dernier objet est un accessoire emblématique du bourgeois selon la célèbre formule de Marx, nul doute qu’aujourd’hui il adjoindrait le téléphone « intelligent » à la panoplie).

Puis Christian tout à la fois subit et contribue à un enchaînement de situations qui lui font perdre le contrôle illusoire qu’il pense détenir aussi bien dans son travail que dans ses relations personnelles. C’est notamment la campagne promotionnelle pour l’exposition qui fait naufrage dans le grotesque, mais c’est aussi la rencontre avec une journaliste américaine qui tourne à l’aventure loufoque. Et c’est enfin, lors d’une scène pivot du film, la mise en évidence de l’extrême fragilité des conventions et des apparences par lesquelles la bourgeoisie se proclame comme la représentante la plus légitime de la civilisation.

Ainsi, Christian – qui porte un prénom dynastique par excellence dans le contexte où est produit le film – finit comme un roi déchu qui n’habite plus le palais que par effraction, dans une annexe d’un pouvoir qui a par ailleurs déménagé, ou dans un ersatz équipé par Ikea. Si le jeu de massacre peut présenter un caractère jouissif pour qui ne voit pas de raison de proclamer qu’est advenue la fin de l’Histoire avec le triomphe de l’ordre bourgeois, il reste cependant un bémol à exprimer concernant le parti pris du réalisateur de The Square : à aucun moment il n’est envisagé de nous présenter la situation autrement qu’à travers le point de vue de Christian.

 

Éric Arrivé

 

The Square, drame réalisé par Ruben Östlund 
Suède, 2017, 2h20

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