Stadium : observer ou participer ?


Dès l’entame du Stadium concocté de longue date par Mohamed El Khatib le spectateur, professionnel ou non, habitué à fréquenter les salles obscures des théâtres, reste d’abord pantois, puis perplexe. Où est-il ? Devant quel objet indéfinissable ? Où est tout simplement le théâtre dans tout cela ? Ce sentiment l’habitera donc durant presque toute la « représentation ». Pourtant, et très charitablement, Mohamed El Khatib ouvre les réjouissances avec un clin d’œil en direction des théâtreux : un trompettiste se met à jouer l’annonce musicale des représentations du Festival d’Avignon écrite par Maurice Jarre. Pour mieux nous aiguiller il a qualifié son Stadium de performance documentaire comme il est écrit dans la feuille de salle. Nous voilà bien avancés et la question continue à nous tarauder : où sommes-nous et à qui s’adresse cette performance documentaire qui va jeter sur le plateau près d’une soixantaine, cinquante-trois pour être précis, de supporters de l’équipe de football du Racing Club de Lens qui lui ont consacré et continuent à lui consacrer leurs vies, corps et âmes ?

J’entends bien la réponse de Mohamed El Khatib qui ne manquera pas de rétorquer que justement le spectacle, puisque spectacle il y a, ne concerne pas forcément les vieux grincheux, coupeurs de cheveux en quatre, qui fréquentent assidument les salles de théâtre, mais tous les autres, et tout particulièrement ceux qui n’y vont jamais et/ou qui n’y ont jamais mis les pieds. Soit. Il n’est pas sûr d’ailleurs que ceux qui sont sur le plateau ont, eux aussi, beaucoup fréquenté les théâtres, en tout cas ils y sont, mais côté plateau, d’un seul coup d’un seul. Une belle manière d’inverser les choses, ou plutôt de les renverser. Mohamed El Khatib ne cesse justement d’inverser, voire de casser, les codes du théâtre traditionnel, lui qui les connaît parfaitement, comme il connaît parfaitement le monde du football pour avoir pratiqué ce sport à un bon niveau, et surtout pour avoir travaillé deux années durant auprès des groupes de supporters.

Dans la proposition d’El Khatib quel rôle doit donc jouer le spectateur, en d’autres terme à qui s’adresse-t-il véritablement ? Ce spectateur doit-il devenir supporter à son tour, à moins qu’il ne le soit déjà, de ce qui se passe sur le plateau, et participer bruyamment à la cérémonie ou rester de marbre et se contenter d’être un simple observateur ? Cela bien sûr ne se commande pas, mais c’est donc au bout du compte un public divisé qui assiste au spectacle. On remerciera le très habile concepteur du projet (tiens, il n’est pas fait mention non plus de metteur en scène) de nous pousser à faire ce constat. Maître de cérémonie El Khatib nous offre un patchwork – films vidéo, apparitions des supporters en groupe, bannières au vent, témoignages, interventions des pom pom girls du cru… – de propositions découpées en séquences, avec entracte ou mi-temps assurée sur le plateau et invitation à consommer frites et bières à la roulotte, « la friterie Momo », garée en pleine lumière côté jardin et dans laquelle Corinne Dadat, la femme de ménage, personnage principal du précédent spectacle de El Khatib, aide au service.

De quoi est-il donc question dans Stadium ? D’une série de portraits collectifs ou individuels de ces fameux supporters qui s’avèrent être des êtres humains – humains trop humains –, avec certes leurs quelques fortes obsessions (le Racing Club de Lens, on l’aura compris) et non plus de barbares « Ultras ». Il y a là des découvertes émouvantes, drôles et… fortes. Car, et c’est patent dans la deuxième mi-temps, on assiste à l’analyse spectrale d’une région où sévit le chômage à travers les supporters de l’équipe de foot d’une de ses villes. Et l’on touche enfin du doigt, notamment avec Jonathan, « Capo » des Reds Tigers, à la question du politique : « Ce qui se passe dans les stades c’est une chose, mais faut pas déconner, aujourd’hui un certain nombre d’Ultras sont engagés dans les mouvements sociaux, et ça, c’est plus important ». Pas étonnant que ce Jonathan ait quelques ennuis avec les autorités qui lui reprochent de faire de l’agitation politique, lui dont le père était communiste et qui entend maintenir cet engagement. Quelle cohabitation avec les autres supporters qui ne sont pas du même bord politique, surtout lorsque l’on sait quel a été la proportion du vote FN aux dernières élections législatives ?… Toute animosité politique est suspendue le temps des matchs des Sang et or, le fameux Racing, actuellement dernier de la Ligue 2…

Maître de cérémonie pendant toute la deuxième mi-temps, Mohamed El Khatib nous offre, mine de rien, quelques superbes moments théâtraux, comme dans cette séquence où un supporter pour qui la mère avant de mourir a confectionné un immense (et magnifique) drapeau aux mille et une couleurs, qu’il agite alors que le Cum dederit de Vivaldi retentit. El Khatib mène le jeu avec doigté, le chemin qu’il a décidé de tracer étant des plus délicat, évitant tous les pièges, celui du populisme que l’on frôle, entre autres.

Que faire ? Suivre les supporters, partis avec leurs chants et leur musique tonitruante poursuivre leur saga dans le hall du théâtre, une fois leur salut théâtral effectué sur le plateau comme le veut la tradition, ou s’en aller discrètement comme le fait le spectateur dit civilisé ?

 

Jean-Pierre Han

 

Stadium, spectacle conçu par Mohamed El Khatib et Fred Hocké. 
Festival d'automne. Théâtre national de la Colline. 
Jusqu'au 7 octobre, puis tournée. Tél. : 01 44 62 52 52.

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