Sarah Rey, l’ambivalence des larmes


Avec Les Larmes de Rome, Le pouvoir de pleurer sous l’antiquité, paru aux excellentes éditions Anamosa, Sarah Rey, maître de conférences en histoire romaine à l’université de Valenciennes, fait paraître un des essais les plus stimulants de la rentrée et creuse le sillon de l’histoire des sensibilités. Tout en renversant l’image du Romain impassible et d’une Rome au cœur aride, elle démontre avec force et concision le pouvoir politique et symbolique des larmes.

 

Les Lettres Françaises : La question des sources est centrale et sans doute problématique quand on s’intéresse à une histoire aussi riche et lointaine que l’Antiquité. Les plaidoyers du célèbre orateur Hortensius, par exemple, ne sont plus accessibles. De quels matériaux disponibles disposiez-vous pour cette enquête ?

 

Sarah Rey : Les textes qui sont parvenus jusqu’à nous regorgent de sanglots. Je suis allée voir du côté des historiens anciens, mais aussi des biographes, tels Suétone et Plutarque, qui sont des alliés précieux dans cette recherche sur l’intimité des Romains. De même, les auteurs d’autobiographies ne reculent devant aucune larme. Ils s’attardent volontiers sur leurs atermoiements, leurs accès de tristesse, leur repentir : rappelons-nous, dans les Confessions, la scène du jardin de Milan et les épanchements d’Augustin. Outre les récits de vie à la première ou à la troisième personne, il a fallu compter avec les textes philosophiques qui font une place tout à fait étonnante aux émotions, en prescrivant quelle doit être, selon les situations, la bonne attitude « lacrymale ». Les plaidoyers qui ont été préservés sont également très utiles pour observer comment fonctionne la mécanique affective des tribunaux : on y rapporte la détresse des victimes, mais aussi les réactions des accusés. Autre source : les correspondances entre hommes lettrés. Cicéron dit qu’il efface de ses larmes l’encre des lettres qu’il reçoit en exil. Bref, un ensemble d’écrits qui méritait d’être relu attentivement, parfois entre les lignes. Mais une incursion du côté des sources épigraphiques n’était pas inutile non plus : nous avons conservé des épitaphes qui montrent comment les défunts réclament qu’on les pleure copieusement. Ce sont des textes encore… Et les images dans tout cela ? Il faut avouer une certaine déception. L’art ancien est essentiellement religieux, et il est inconcevable de représenter les dieux ou les déesses la larme à l’œil : cela nuirait à la majesté des Immortels.

 

Vous insistez, à plusieurs endroits, sur la dimension politique voire performative des larmes des Romains, qui aiment pleurer « à la grecque ». Ainsi relatez-vous l’épisode situé au début des années 60 av. J.C. où Jules César pleure devant la statue d’Alexandre le Grand. Quelle démonstration est à l’œuvre à travers ces larmes conquérantes, déférentes, déclaratives ? 

 

Sarah Rey : Les grands Romains, aristocrates cultivés, aiment imiter les Grecs. Ils se plaisent à pleurer comme les héros de l’épopée homérique ou comme les grands personnages de l’histoire grecque. Un effet de reconnaissance intellectuelle, et finalement de « distinction », se joue là. Ajoutez à cela que nos textes sont un peu comme des palimpsestes, voire des polypsestes : César pleure au pied de la statue d’Alexandre le Grand pour se plaindre de n’avoir encore rien fait à l’âge où le Macédonien avait conquis son vaste empire. Mais il pleure aussi parce qu’avant lui, son rival Pompée voulait déjà « capter » à son profit le modèle d’Alexandre. Or Alexandre lui-même aurait, dit-on, pleuré sur l’infinité des mondes à conquérir. S’opère une stratification des sanglots, des Grecs aux Romains. Et se dévoilent les arrière-pensées des auteurs qui relatent toutes ces effusions : en dépeignant des Romains très enclins aux larmes, Plutarque veut donner à ses lecteurs l’image de conquérants humains, cléments, presque attendrissants. En somme, les auteurs grecs de l’époque impériale construisent l’image d’une Rome meilleure qu’eux, car plus grecque encore, prolongeant les promesses de la civilisation hellénique.

 

Si les pleurs suivent souvent le sort de la cité, vous relevez que les larmes passent aussi par un niveau plus intime : la famille. Que recouvre ce devoir de pleurer au milieu des siens, pour et avec eux ?

 

Sarah Rey : La piété représente, à Rome, une valeur cruciale. Elle se manifeste à l’égard des dieux mais aussi à l’égard des parents, et se met en scène dans les cérémonies funèbres. Quand l’un des vôtres vient à disparaître, il convient de le pleurer dans les formes, abondamment le jour des funérailles, mais sans exagération par la suite. On trouvait excessive l’attitude d’Octavie, qui, jusqu’à la fin de ses jours, porta le deuil de son fils Marcellus. D’autres entorses au bon déroulement des pratiques funéraires se produisent parfois : le devoir d’exprimer sa douleur peut se doubler d’appels à la vengeance. Les plaintes véhémentes d’un homme ou d’une femme endeuillée peuvent dégénérer en motifs de sédition et de troubles civils.

 

« Y a-t-il honte plus grande pour un homme, que de pleurer comme un femme » affirmait Cicéron. Maurice Sartre relève dans l’Histoire des émotions (Seuil) que chez les Grecs, les larmes des hommes sont « chaudes et fécondes » tandis que celles des femmes « se contentent de ravager leurs belles joues ». Les larmes portent-elles en germe une misogynie disons fondamentale ? 

 

Sarah Rey : On observe d’évidents préjugés misogynes dans les textes anciens. Selon une sentence de Publilius Syrus (Ier siècle av. J.-C.), les larmes des femmes sont des « ingrédients de malice ». Il y a une suspicion à l’égard des pleurs féminins. Se voir reprocher de « pleurer comme une femme » sonne le glas de votre carrière politique. L’exemple d’un personnage consulaire, nommé Carbo, est parlant. Dans le chaos des guerres civiles, celui-ci est condamné à mort. Il tente de repousser le moment de son exécution en demandant à aller aux latrines, mais il est finalement débusqué dans ce lieu d’infamie. Ses bourreaux disent qu’ils l’ont délogé de son dernier refuge et qu’ils l’ont trouvé là en train de « pleurer comme une femme » : l’anecdote est sans pitié. D’autres textes affirment que la portion féminine de la population romaine est celle qui ne sait pas se contrôler. « Le sexe féminin est impatient dans l’affliction », dit Sénèque. Malgré tout, quelques femmes parviennent (presque) à se faire entendre par leurs larmes : Tacite rapporte ainsi la supplication d’une fille de sénateur auprès de Néron. Cette noble Romaine semble, d’après l’auteur, témoigner de la plus juste émotion. Et si l’empereur lui reste insensible, c’est qu’il est un « tyran ».

 

« Une larme remplace le point final en quelque sorte ». Vous soulignez le fait que les larmes ont une temporalité propre, réglée. Il est mal vu de pleurer à contretemps par exemple, la durée du deuil peut être modifiée quand la République le décrète… Quelle est la juste durée, la bonne temporalité des larmes ? 

 

Sarah Rey : La durée des larmes fait l’objet de surprenantes mises en règle. L’État romain décide parfois que le deuil collectif sera abrégé pour revenir sans tarder à la vie normale. Lors de la deuxième guerre punique, les pertes sont si nombreuses que les périodes de deuil peuvent être raccourcies par la loi pour rétablir avec les dieux des relations pacifiées et pour que reprenne la routine des sacrifices. Dans un tout autre registre, cette question de la temporalité des larmes revient dans l’éloquence. Les orateurs romains répètent à l’envi que « rien ne sèche plus vite qu’une larme ». Si vous voulez convaincre un auditoire de la sincérité de vos sentiments, si vous voulez le faire pleurer, il faut trouver l’instant propice, plutôt en fin de discours, dans la péroraison. Le pire étant de rater ses effets : Quintilien raconte qu’à l’occasion de certains procès, des bustes de victimes défuntes sont brandis devant les juges. Au lieu d’émouvoir, la laideur de ces effigies fait rire le tribunal : la tentative de pathos échoue.

 

« Que de gens ne versent de larmes que pour qu’on les voie couler et ont leurs yeux secs aussitôt que personne ne les regarde plus » ironisait Sénèque. On se demande, à la lecture, si les larmes antiques, versées ou recherchées, sont sincères ou feintes. Ce dilemme est le plus vivant dans le cas de l’orateur. « Dans les discours, les larmes sont des fleurs de rhétorique qui poussent parfois comme du chiendent » observez-vous. Comment discerner, dans les larmes, celles qui sont spontanées ou construites ? Etait-il tacitement accepté que certaines larmes doivent couler de manière naturelle tandis que d’autres sont préméditées ?

 

Sarah Rey : Les Romains essayaient de faire le tri entre les « vraies » et les « fausses » larmes. Ils étaient capables de dire de tel souverain oriental qu’il versait des « larmes simulées » et qu’il ne fallait pas croire à ses simagrées. Mais plutôt que de vouloir mesurer à tout prix le degré de sincérité de leurs concitoyens ou de leurs ennemis, les Romains jugeaient sur les actes. Se questionner sur l’intériorité de chacun, c’est – je crois – ne pas se départir du filtre judéo-chrétien. Prolonger en quelque sorte le verset de Jérémie (17 :10) sur l’Éternel qui sonde les reins et les cœurs. Dans l’histoire romaine, regarder la manière dont un chef militaire s’afflige devant une ville conquise, c’est comprendre que les survivants seront probablement épargnés par leurs conquérants, que la cité vaincue ne sera pas pillée de fond en comble. Le calcul politique et l’opportunisme ne sont pas systématiquement considérés comme des défauts tant que la clémence opère. La préméditation n’est pas un vilain défaut ! Autre cas de figure dans l’art oratoire. Là, les larmes doivent être le plus vivement ressenties, puisque l’on pensait que seuls les « vrais » sentiments pouvaient agir sur l’auditoire. L’avocat est un acteur de la vérité. Il doit savoir transmettre la chaleur de ses convictions, tout comme l’homme d’État. Celui qui prend la parole a pour mission « d’enseigner, de plaire et d’émouvoir ». L’élocution (toujours travaillée), le « naturel » (même construit), tout ceci était appelé à rendre l’émotion contagieuse. Généralement, on ne reprochait pas aux meilleurs orateurs la perfection de leur savoir-faire, on se laissait émouvoir et c’est tout.

 

Dans le texte de l’Apocalypse, il est promis que Dieu essuiera toutes les larmes de nos yeux. « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » insiste la Bible. De quelles manières la religion romaine, dont vous rappelez qu’elle « se plaît davantage aux manifestations de joie qu’aux manifestations de peine » commandait-elle les larmes ? Pourquoi sont-elles « mauvais signe » ?

 

Sarah Rey : En temps normal, les Romains font confiance à leurs dieux et leur apportent, de bon gré, de belles offrandes. Les nombreuses fêtes qui scandent le calendrier romain sont autant de réjouissances communautaires. Seulement il arrive que le « climat » divin s’obscurcisse : si les armées romaines sont en difficulté, on organise alors de grandes « supplications » où les matrones détachent leur chevelure et pleurent dans les temples. On se lamente pour dire aux dieux que l’on veut se réconcilier avec eux. Cependant cette procédure est assez rare. La plupart du temps, les larmes sont à ranger parmi les signes funestes. Une statue qui pleure est un phénomène très inquiétant aux yeux des Romains. Les chrétiens vont charger les larmes d’un nouveau sens. Avec eux, la contrition, la pénitence, la componction deviennent la norme. Pleurer, c’est se rapprocher de Dieu. Et les sanglots préparent l’avenir : pour les défenseurs de la foi chrétienne, les souffrances ne sauraient durer. Une justice transcendante promet d’inverser la donne. Le renversement affectif est pour bientôt, pensent les premiers chrétiens.

 

« L’homme élevé à l’école des philosophes doit se tenir à mi-chemin de l’hilarité et de l’affliction, dans un juste milieu affectif », résumez-vous. La philosophie antique refoule-t-elle les larmes en même temps qu’elle désavoue les gestes du corps ? 

 

Sarah Rey : De nombreux discours philosophiques recommandent en effet la contention des émotions. Celui qui se prétend éduqué, celui qui a reçu le meilleur de la philosophie grecque, veut se soustraire aux sentiments de la multitude. Il a l’ambition de faire bonne figure quelles que soient les circonstances. C’est particulièrement vrai des stoïciens. Le visage du philosophe reste impassible ou modérément affecté. Il ne pleure pas pour des broutilles, il ne se laisse pas troubler à la légère. Le corps est donc sous surveillance, mais il n’est pas mis en procès pour autant. Seul l’élan spontané est déprécié, car il rappelle les gestes irréfléchis du plus grand nombre.

 

Comme Othon devant les prétoriens qui envahissent son palais, vous notez que les larmes peuvent passer pour « la défense ultime, l’arme de ceux qui n’en ont plus ». Les larmes sont-elles paradoxales, ou du moins ambivalentes, en ce que perçues alternativement comme le signe d’une bonne conduite et la manifestation de la « faiblesse » ? 

 

Sarah Rey : Les larmes sont l’ambivalence même. L’historien(ne) des sanglots romains ne sait jamais sur quel pied danser. Pleurer relève quelquefois de la faiblesse consentie, de la démonstration d’humilité. Si bien que le pleureur  se trouve en position de force : il fait comprendre qu’il est le plus à même de s’épancher lorsque l’heure est grave. Dans ce cas, les larmes sont encore un accessoire à l’usage des puissants. Mais à d’autres moments, elles signifient que vous êtes acculé, que les prétoriens vous encerclent, que votre tête est mise à prix, que la mort est proche…  Restent les larmes les moins documentées, celles des foules indistinctes. Celles de tous ces hommes et ces femmes qui n’avaient que leurs yeux pour pleurer, comme on dit. Pline le Jeune raconte que, lors de l’éruption du Vésuve en 79 ap. J.-C., certains habitants de Pompéi s’affligeaient en suppliant leurs dieux, tandis que d’autres se lamentaient en pensant qu’il n’y avait plus de dieu du tout et que c’était, pour eux, la dernière nuit. Ces larmes anonymes sont celles que je voudrais sauver.

 

Entretien réalisé par Nicolas Dutent

Sarah Rey, Les Larmes de Rome. Le pouvoir de pleurer dans l'Antiquité.
Editions Anamosa, 256 pages, 21 €.

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