Quelques vérités à rétablir sur Lénine


On pouvait évidemment le prévoir : le centenaire de la Révolution d’Octobre a entrainé une avalanche de publications à forte visée conservatrice. Comme s’il fallait « noyauter » l’histoire de la Révolution sous un torrent de mise en garde contre les bolcheviks et leurs sombres agissements. Le premier d’entre eux, Lénine, fait tout particulièrement les frais des nouveaux ouvrages d’un Stéphane Courtois (Lénine. L’inventeur du totalitarisme) ou d’un Luc Marty (Lénine. Le Tyran rouge). La thèse de fond de ces ouvrages, – à savoir la tyrannie, le caractère sanguinaire, la démesure voire la folie de Lénine – ne serait même pas acceptée dans un exposé produit par un étudiant d’histoire de première année de licence… Pourtant ces livres sont relayés abondamment et sans recul critique dans les médias, participant d’une historiographie dominante aussi médiocre qu’orientée.

C’est contre cette dernière que Lucien Sève a choisi de s’élever à travers un petit livre qui comprend à la fois une mise au point historique et théorique et un ensemble de textes de Lénine dont la traduction a été revue à cette occasion. L’accès aux textes de Lénine est en effet un enjeu assez essentiel, comme le rappelle Lucien Sève. Car ces derniers sont régulièrement tronçonnés, voire réécrits pour à chaque fois plaider une thèse intéressée. Très souvent on les cite dans la cinquième édition russe évidemment inaccessible à la plupart des lecteurs français. Une édition française antérieure existe et la moindre des choses serait, lorsque cela s’avère possible (ce qui est le plus fréquent), d’y renvoyer, quitte à proposer quelques modifications de traduction. On pourrait ainsi constater que Hélène Carrère d’Encausse transforme régulièrement les faits, voire les citations. Lucien Sève la prend plusieurs fois en flagrant délit de falsification. Il en donne un exemple précis. En janvier 1918, des marins sans doute révolutionnaires assassinent deux députés libéraux de l’Assemblée constituante, Chingarev et Kokochkine. Carrère d’Encausse s’empresse de décrire un Lénine désinvolte et méprisant qui se moque de ses adversaires dénonçant alors ces meurtres. Sève rappelle tout ce qui est escamoté : Lénine a appelé aussitôt le Commissariat à la Justice pour demander une enquête et des arrestations. La conclusion de Sève est cinglante : « Hélène Carrère d’Encausse censure cette réaction en la recouvrant d’un ragot déshonorant imaginaire sans mention d’origine. Nous sommes ici au niveau du plus grossier pamphlet. »

 

Le « style de direction » de Lénine

 

Mais tous les historiens ne sont pas de cet acabit. Lucien Sève reconnaît à un Nicolas Werth ou à Andrea Graziosi un sérieux réel. Toutefois, même chez ces derniers on trouve des remarques hâtives ou des glissements fallacieux qui visent à faire de Lénine le véritable créateur du « totalitarisme soviétique ». Lucien Sève prend quelques exemples significatifs. Ainsi de Nicolas Werth, considéré unanimement comme un historien consciencieux. Lorsque le 15 septembre 1917 Lénine s’adresse à la direction du Parti bolchévique pour que soit lancé un appel à l’insurrection, Nicolas Werth, lui fait dire qu’il « exige » la chose. Derrière le choix du verbe se pose évidemment le problème de ce que Lucien Sève appelle le « style de direction » de Lénine.

Un minimum de connaissance de l’histoire du communisme russe permet de réaliser les différences flagrantes entre les styles de direction au sein du parti bolchévique entre la période léninienne et la période stalinienne. C’est d’ailleurs le changement de style de direction, insidieux mais efficace, qu’établit Staline dans les années 20, qui explique que tous les opposants bolchéviques à ce dernier aient été marginalisés puis éliminés alors que leur capital symbolique, culturel et politique semblait très supérieur à celui du secrétaire général du parti communiste. Staline a instauré le contrôle des instances par des personnes fidèles et dévouées, un contrôle organisé a priori avant que tout vrai débat politique se développe. Et il a toujours procédé par élimination successive des autres cadres d’envergure, conservant juste dans le groupe dirigeant quelques fidèles de la première heure comme Vorochilov, Molotov ou Kaganovitch (par ailleurs en partie tombés en disgrâce sur le tard). C’est ce style de direction qui s’est instauré en URSS dans les années 20 et qui a permis l’élimination successive des différentes oppositions de gauche ou de droite, opposition souvent effarée devant les nouveaux mécanismes en train de s’affirmer.

Ce ne fut jamais le cas sous Lénine qui s’allia ou polémiqua avec tel ou tel autre dirigeant bolchévique sans jamais envisager la chose dans le cadre d’une soumission personnelle à établir : la seule soumission admise est celle à une majorité que Lénine cherche à obtenir démocratiquement. D’où le fait qu’une grande partie de la production écrite de Lénine soit constituée de prises de position pour défendre tel ou tel point de vue par rapport à des thèses qu’il critique. C’est ce que constate Lucien Sève : « Même devenu président du Sovnarkom, le conseil des commissaires du peuple, il “n’exige” jamais, il ne commande pas d’en haut : il ne cesse d’argumenter pour faire prévaloir une analyse et une décision, acceptant toujours, fût-ce en maugréant d’être mis en minorité, donc d’avoir à argumenter davantage. »

Par ailleurs, même après le conflit, Lénine cherche à réintégrer ses « adversaires » dans la dynamique politique du bolchévisme : Kamenev qui s’opposa à la prise de pouvoir en Octobre 1917 ou Boukharine à la paix de Brest-Litovsk retrouvèrent toujours des responsabilités importantes au sein du parti. Le fait est patent : le statut de l’adversaire politique n’est pas le même dans le léninisme que dans le stalinisme. Mais comme il faut faire de Lénine le fondateur du totalitarisme stalinien, ses détracteurs comme Nicolas Werth, Dominique Colas ou Hélène Carrère d’Encausse cherchent dans la décision d’interdire les fractions au sein du parti bolchévique, lors de son Xe congrès en 1921, la « vérité » sur le mode de fonctionnement du léninisme nonobstant vingt années de pratique politique antérieure. Lucien Sève fait une mise au point salutaire en montrant le caractère tout à fait conjoncturel de cette décision : le parti bolchévique était alors au bord de l’implosion, marqué par une contestation vigoureuse menée par « l’Opposition ouvrière » de Chliapnikov, mais aussi par l’insurrection de Kronstadt. Il est significatif que les membres de l’Opposition ouvrière ne furent pas exclus à la suite de ce congrès et que Lénine ait explicitement demandé à ce qu’ils participent d’un mouvement critique constructif envers un État qu’il qualifiait alors d’ « État ouvrier à majorité paysanne et à déformation bureaucratique. »

 

Le statut de la « guerre civile »

 

On connaît d’ailleurs le regard assez désabusé et critique de Lénine lors de ces dernières années sur la situation de l’URSS naissante et sur le bilan de la révolution menée. Les pièces du dossier ont été établies il y a plusieurs décennies de cela par Moshe Lewin dans Le dernier combat de Lénine, un ouvrage récemment réédité par les éditions Syllepse. À le lire aujourd’hui encore, on comprend bien que Lénine, avant de s’éteindre, n’a pas eu le sentiment d’avoir accompli son dessein premier, son but ultime. Loin de là. Ce simple constat tendrait à écarter l’idée qu’il serait le fondateur de ce qui lui succéda historiquement, comme un père transmettant un bien à son héritier légitime en quelque sorte. L’historiographie dominante tient pourtant absolument à cette généalogie et elle cherche à trouver une analogie entre la collectivisation et l’industrialisation à marche forcée imposée par Staline et la guerre civile que connut la Russie révolutionnaire. La violence exercée par en haut pour bouleverser la société serait un point commune entre le Staline d’après 1929 et le Lénine au pouvoir. C’est toute la question de la guerre civile, de son déclenchement et de son déroulement entre 1918 et 1921 qu’il faut interroger. Selon Nicolas Werth, la « violence terroriste » serait constitutive du projet léniniste et ce bien avant la guerre. Le bolchévisme serait une « culture de la guerre civile », cette dernière étant dotée de vertus transformatrices bénéfiques.

En cherchant les références textuelles à une assertion aussi lourde, Lucien Sève n’a trouvé que les conclusions de Dominique Colas et un court texte de Lénine de 1913, cité de seconde main, sur les soulèvements paysans contre la propriété seigneuriale. Mais il a surtout trouvé de nombreux textes de Lénine envisageant explicitement une transition pacifique vers le socialisme, et ce encore en septembre 1917, lorsque une éventuelle coalition avec les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires est envisagée si ces deux partis abandonnent le soutien au gouvernement provisoire de Kerenski. Plus, tard au cœur de la Guerre civile, Lénine martèlera que cette dernière leur a été imposée par leurs adversaires, à savoir les généraux blancs et leurs soutiens britannique, français et américain. On peut le contester sur ce point, mais l’honnêteté impose au moins de discuter la chose.

 

Un premier bilan

 

Le petit livre de Lucien Sève n’est pas qu’une simple discussion philologique dans laquelle il fait preuve de l’impressionnante érudition qu’on lui connaît. Il s’agit aussi d’une forme de défense raisonnée et sereine d’un héritage et d’un bilan qu’on cherche à noircir de manière presque pathologique. Au-delà des débats sur tel ou tel point de vocabulaire léninien, Lucien Sève rappelle très simplement le bilan de la Révolution d’Octobre dans les premiers mois qui se sont ensuivis : les premières décisions des bolchéviques n’ont pas été que de créer la Tchéka ou de dissoudre l’Assemblée constituante, mais aussi de séparer l’Église de l’État, d’instaurer l’égalité totale entre les hommes et les femmes, de mettre en place un mariage civil, de cesser de criminaliser l’homosexualité, d’abolir tout forme de privilège aristocratique, de proclamer le droit à l’autodétermination des peuples (dont profitèrent les Pays baltes et la Finlande)… La Révolution d’Octobre ne se résume pas à la censure de la presse, aux réquisitions imposées aux paysans et à la Terreur rouge.

Si le livre de Lucien Sève se veut avant tout une « lecture très critique » d’une production historiographique, il fait donc aussi œuvre positive de rétablissement de vérités trop souvent escamotées. Certes, il ne prétend pas être définitif, et on le complètera avantageusement d’autres lecture, mais il s’avère en fait aussi court que précieux. Et il atteint pleinement son objectif.

 

Baptiste Eychart

 

Lucien Sève, Octobre 1917.
Une lecture très critique de l’historiographie dominante 
(suivi d’un choix de textes de Lénine), Éloge de la politique profane.
Éditions sociales, 170 pages, 14 €

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