Maxime Cochard, les jeux du désir et de l’ambition


Un livre est souvent bien différent de l’idée que l’on s’en fait avant de l’ouvrir, à partir des résumés qu’on en a entendus, des bribes jetées ici ou là, dans la bouche d’un ami ou sur une quatrième de couverture. C’est ainsi que je pensais trouver, en lisant Cette infortune, premier roman de Maxime Cochard, une odeur du XIXe siècle. Un jeune homme de province, avide de vie et de grandeurs, qui se rue sur la capitale pour y découvrir ses plaisirs et conquérir le monde. Pourtant, si l’on peut effectivement rapprocher Cette infortune du roman réaliste du XIXe siècle, et notamment de Lucien Leuwen de Stendhal, pour le dilettantisme du personnage, c’est bien plutôt vers le XVIIIe siècle que Maxime Cochard nous emmène.

Il y a, dans le roman XIXe, une volonté d’objectivation du réel, manifeste évidemment chez Balzac, mais que marque déjà le simple recours à la troisième personne dans la majorité de la production romanesque de ce siècle : un auteur tente de dominer la société qui l’entoure et son personnage fait comme partie de l’expérience. Rien de tel, dans Cette infortune. Ce vertige de l’ascension sociale se vit à la première personne, avec toutes les contradictions, les raisons et justifications qu’un personnage se donne et qui le rendent attachant.

Je parlais du XVIIIe siècle, et pensais plus particulièrement aux romans de Marivaux qui colore ses personnages de la même sorte de naïveté utile à la réussite. Et à bien des égards, la société dans lequel évolue le narrateur de Cette infortune est une société d’Ancien Régime en perte de repères. Tous les jeux sont permis, tout le pouvoir est à portée de main tant qu’il demeure théâtre du pouvoir, mise en scène du pouvoir. Faux-semblants, mensonges à soi-même : les personnages que va rencontrer le narrateur paraissent tous occupés à jouir d’un pouvoir qu’en fait ils n’ont pas. Jean-Bertrand, l’homosexuel refoulé, engoncé dans son mariage hétéronormé, qui joue à entretenir un micheton sans avoir ni vraiment les moyens d’offrir un luxe suffisant ni le courage d’assumer ses désirs, se prête à une petite comédie de répudiation qu’on devine récurrente ; Patrick, le député socialiste, joue au cynique lassé des chicaneries de l’Assemblée, rompu aux arcanes des ministères, mais ne jouit en réalité que du décorum du pouvoir et du prestige postiche que lui procure son mandat de député, qui lui attire les faveurs faciles et mercenaires de jeunes hommes ; Hilaire, enfin, le richissime Hilaire, enfouit sa vie dans un luxe insolent pour en cacher les murs, l’insignifiance.

Tout est faux. C’est ce que va découvrir notre héros, à la fin de son parcours : ce réel, tel qu’il se donne spontanément, ne donne aucune prise sérieuse ; sauf si l’on renverse la table et change les règles. D’où la prise de conscience politique du personnage, rattrapé par l’histoire devant le grondement du peuple de Grèce et la figure de Manolis Glezos. D’où, aussi, vers la fin, au chapitre XV, une tentative de briser la prison subjective où semblent enfermés tous les personnages, et tenter une objectivation du roman sur lui-même. À l’orée de la prise de conscience politique du personnage, un Parlement se forme pour juger et débattre du roman, dans une séance parodique et agitée. On comprend la concomitance de cette tentative méta-romanesque et de cette irruption de la politique. Toutefois, cette tentative semble un peu inaboutie : ce chapitre du roman sur le roman en train de se faire, solitaire, tombe un peu comme un cheveu sur la soupe justement parce ses aspects parodiques, ce triomphe du faux-théâtral qu’il met en scène (une séance de l’Assemblée) rentre en contradiction avec la volonté d’objectivation qui le motivait.

Reste que Maxime Cochard excelle à mettre en scène les tourbillons du jeu social, bien servi par une écriture d’une singulière élégance – le fait est suffisamment rare dans la production contemporaine pour devoir être souligné. Les autoportraits du personnage abondent. Ses différentes mues sociales sont autant d’occasion de les réitérer : « Je suis un marin. Un jeune déserteur. Un voyageur revenu de traversées lointaines, mauvais gosse, prolétaire qui a grandi trop vite sur le pont d’un cargo. Je mâche un chewing-gum avec des mouvements de gueule comme un gars malcommode. » La sensualité, le désir affleure en différents endroits. Lorsqu’il évoque Lila, par exemple. Mais il faudrait analyser la géographie du désir dans le roman. On verrait qu’il n’est pas univoque. Outrancièrement homosexuel à Roche-Rousse, en province (où notre héros surjoue son désir des hommes pour se singulariser) ; plus bisexuel à Paris, où les amours masculines n’offrent plus la même distinction et sont essentiellement vénales.

Dans cette géographie, Internet redistribue en permanence les cartes dans ce jeu du désir et des ambitions sociales. Les sites de rencontres permettent une circulation accélérée des êtres et des désirs, qui rend presque moins extravagante l’ascension du jeune bachelier de Roche-Rousse (passé en quelques semaines de rendez-vous interlopes dans des zones industrielles aux couloirs de l’Assemblée et à la piscine luxueuse d’un millionnaire sur une île grecque) que celle de Jacob dans le Paysan parvenu de Marivaux. Mais, ce faisant, Internet dénude et atomise les individus, réduits à des fantômes de désirs glauques, cachés derrière les quelques lettres d’un pseudonymes et quelques phrases d’accroches toutes faites. Lieu des solitudes, la toile est en fait l’envers du décor de cette société flamboyante. On y peut tout imaginer et pourtant on y essaie la même comédie, les mêmes mécaniques théâtrales usées qui deviennent forcément sordides dans ce monde des morts numériques. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Mus par un désir triste et nu qui colle à leur peau pitoyable, les hommes apparaissent alors pour ce qu’ils sont : des êtres malingres et seuls qu’on a envie de prendre dans ses bras. C’est finement observé de la part de Maxime Cochard. L’une des fortunes de lecture d’un livre qui en recèle bien d’autres.

 

Victor Blanc

 

Cette infortune, Maxime Cochard
Éditions du Pont 9, 18,90€, 248 pages.

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