Matthias Langhoff : un autre regard sur la révolution


Entre la première mise en scène française de Matthias Langhoff de la Mission, de Heiner Müller, en 1989, et celle qu’il vient de réaliser aujourd’hui, près de trente ans se sont écoulés. Trente années pendant lesquelles le monde a totalement changé. En l989, on célébrait en grande pompe le bicentenaire de la Révolution française et la chute du mur de Berlin. Souvenirs désormais lointains : nous sommes passés des réjouissances commémoratives au constat affligeant de la marche du monde vers la catastrophe. La nouvelle mise en scène de la Mission par Matthias Langhoff n’a plus grand-chose à voir avec la précédente, hormis le texte, auquel ont été adjoints d’autres écrits comme deux extraits d’écrits de Walter Benjamin ; ce à quoi on pourra toujours rétorquer qu’en l989, la Mission présentée au cloître des Carmes lors du Festival d’Avignon, était couplée avec Au perroquet vert, d’Arthur Schnitzler…

L’espace géographique a lui aussi bien changé. L’action se passe désormais en Bolivie, où Matthias Langhoff, à l’invitation de Marcos Malavia, a travaillé avec les élèves de l’École nationale de théâtre à Santa Cruz de la Sierra dès 2008 dans un environnement qui n’a pas pu ne pas avoir de répercussion sur son travail de metteur en scène. La situation de l’institution dirigée par Malavia est en effet particulière. Inaugurée en 2004, elle est située au cœur du quartier le plus défavorisé de Santa Cruz, Plan 3000. Ses bâtiments flambant neufs contrastent singulièrement avec les baraques et autres bâtisses faites de bric et de broc et construites à la hâte en l987, après la crue du fleuve Pirai. Plus de 300 000 personnes ont campé là en attendant une aide du gouvernement qui n’est jamais venue… Pour cette population défavorisée, l’école est devenue comme le symbole d’une dignité retrouvée ; elle n’a jamais subi la moindre dégradation, connu le moindre vol… Se rendre au théâtre qu’abrite l’école est une véritable expédition (le centre-ville est à une dizaine de kilomètres du quartier), mais le jeu en vaut la chandelle.

Petit pays d’une dizaine de millions d’habitants, la Bolivie est multiethnique : pas moins de 37 langues y sont officiellement reconnues. C’est bien là que Matthias Langhoff situe la Mission, interprétée par des acteurs issus de l’École nationale, où ils enseignent maintenant, et d’autres en cours d’études. Après tout, « la révolution n’a plus de patrie » comme le stipule Debuisson, l’un des trois personnages principaux de la pièce. Une pièce tirée de la nouvelle d’Anna Seghers, la Lumière sur le gibet, elle-même tirée d’événements ayant réellement eu lieu et que l’auteure avait recueillis lors de son exil à Mexico.

Soit trois révolutionnaires, Debuisson donc, Galloudec et Sasportas, envoyés en l794 à la Jamaïque par la Convention pour organiser le soulèvement des esclaves encore sous le jouc des Britanniques. Seulement le temps passé, Bonaparte arrive au pouvoir et devient empereur. « La France devient Napoléon. Le monde devient ce qu’il était, une patrie pour maîtres et esclaves » ; la mission confiée aux trois hommes et déjà très mal engagée n’a dès lors plus de sens ni de légitimité. Que faire? Trois hommes, trois positions se font jour. L’une, celle de Galloudec, « le paysan de Bretagne » qui veut aller au bout de sa mission et mourra de la gangrène, l’autre, Sasportas, « le fils de l’esclavage » qui sera pendu, et enfin Debuisson, « le fils des propriétaires esclavagistes », qui trahira.

Dans une œuvre qui casse comme presque toujours chez Heiner Müller (mais c’est aussi vrai dans la nouvelle d’Anna Seghers) la structure et le récit traditionnels des romans ou des pièces de théâtre, espaces et temporalités renversées (on commence pratiquement par la fin) et mêlées, Matthias Langhoff, on s’en doute, est particulièrement à l’aise et en rajoute même de manière très… müllérienne, avec beaucoup de bonheur et de trouvailles théâtrales de premier ordre. L’utilisation de la vidéo notamment – superbes images de chevaux, comme un leitmotiv visible et invisible dans l’œuvre même du metteur en scène – avec des inserts percutants et toujours justes dans le rappel de ce que nous vivons aujourd’hui, tout cela est pro- posé avec une rare efficacité. Ainsi le spectacle s’ouvre pratiquement sur le rappel des fusillés de la Commune exposés dans leurs cercueils, comme on le voit sur des photos d’archives… Fusillés qui s’avéreront être Sasportas et Galloudec qui reprendront vie pour revenir vers Debuisson et l’échec de leur mission…

En travaillant avec des acteurs boliviens convaincants de la troupe Amassunu, Matthias Langhoff décentre le propos de Müller, même s’il est toujours question de la trahison de l’idéal révolutionnaire, de la mémoire de cet idéal – le sous-titre du spectacle est parlant : Souvenir d’une révolution –, plongeant du même coup dans une sorte de rêverie. De l’Europe nous passons à la Bolivie, c’est-à-dire à un pays dans sa tentative de développement et d’émancipation démocratique menés par le président Morales. Il rend et offre aussi à la population d’Aubervilliers son théâtre, celui-là même où, en l97l, en compagnie de Manfred Karge, il avait présenté le Commerce du pain, de Bertolt Brecht. Un retour et des retrouvailles gagnants.

 

La Mission, souvenir d’une révolution, de Heiner Müller. 
Mise en scène de Matthias Langhoff. 
CDN de la Commune d’Aubervilliers. Jusqu’au 20 octobre, puis tournée.

 

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