Louis Gillet toujours vivant


Louis Gillet (1876-1943) est un historien de l’art qu’on a oublié et dont le second livre, Histoire artistique des ordres mendiants, qui date de 1924, reparaît aujourd’hui aux éditions Klincksieck. C’est lui qui avait traduit le célèbre ouvrage de Bernard Berenson, Les Peintres italiens de la Renaissance, en 1928, que les mêmes éditions Klincksieck ont réédité en avril dernier (recensé dans Les Lettres françaises). Louis Gillet n’est d’ailleurs pas un inconnu des Lettres françaises : il y avait publié, dans les numéros 3 et 4 de janvier et avril 1941, deux extraits de son magistral essai Joyce vivant, qu’on peut lire aujourd’hui dans le volume Stèle pour Joyce, aux éditions Pocket.

Car Louis Gillet fait partie des bienheureux qui ont connu James Joyce, mort le 13 janvier 1941.vIl avait publié une nécrologie intitulée : L’Irlande a perdu son Ariel, dans Paris-Soir, où il disait que Joyce était occupé uniquement des choses les plus communes, des actions les plus simples et les plus ordinaires qui composent « l’étoffe profonde de la vie. » Seule l’intéressait « une petite histoire aussi humaine qu’on la puisse mettre dans un livre », comme le disait Joyce lui-même dans son Finnegans Wake, où il voulait raconter « l’être le plus humain qui ait mérité le nom d’homme, aimant du haut en bas toute la création. »

Oui, Joyce était une créature merveilleuse, noble, « un exemple héroïque du sacrifice à l’Absolu de l’Art », dit Louis Gillet. Et c’est un peu ce que l’on retrouve chez l’historien de l’art lui-même, qui avait commencé par publier une monographie sur Raphaël, en 1907, puis cette Histoire artistique des ordres mendiants en 1912, en attendant une autre monographie sur l’ordre franciscain, Saint François d’Assise, en 1926, et avant d’achever, en 1941, une dernière monographie sur Dante, pour mourir en juillet 1943.

En 1936, il avait été élu à l’Académie française. La même année, il avait été envoyé en reportage par le journal Gringoire en Allemagne pour couvrir les Jeux olympiques. De retour en France, ses articles avaient été refusés par le directeur du journal qui les jugeait trop critiques… Sous l’Occupation, Louis Gillet usera de ses relations pour aider James Joyce à obtenir un visa pour la Suisse. Il disait qu’il n’existait « nulle œuvre plus inactuelle que celle de Joyce, plus dégagée des choses contemporaines » (Joyce pensait en effet que si on avait lu son Finnegans Wake, il n’y aurait pas eu la guerre, il n’y n’aurait pas eu d’Hitler !). Lacan a fait, dans les années 1970, un séminaire sur Joyce, intitulé  Le Sinthome, où il rapprochait l’écrivain irlandais de Saint Thomas d’Aquin.

Au centre de son étude sur les ordres mendiants, Louis Gillet a placé les fresques les plus célèbres qui existent à Florence, celles du Triomphe de Saint Thomas d’Aquin, qui se trouvent très exactement à Santa Maria Novella, dans la chapelle des Espagnols. C’est une œuvre dominicaine ; c’est un des plus admirables spectacles intellectuels que la peinture ait rendu sensible, dit Louis Gillet.

Dans son roman Dedalus, Joyce cite Saint Thomas d’Aquin, qui a expliqué, dans sa Somme théologique, que trois choses sont nécessaires à la beauté : integritas, consonantia, claritas (intégralité, harmonie et luminosité). Ainsi, est-il possible d’appréhender une belle image ou un bel objet, comme une chose une, comme un seul tout (integritas) ; puis, après avoir senti que cette chose est une, on doit sentir que c’est une chose harmonieuse (consonantia). Quant à la clarté, ou la luminosité, c’est, en scolastique, quidditas, l’identité de l’objet. L’artiste perçoit cette suprême qualité au moment où son imagination conçoit l’image esthétique, comme l’explique Stephen Dedalus à son ami Lynch. C’est toute l’expérience de Louis Gillet lui-même – à Venise, avec Tintoret ; à Padoue, avec Giotto ; à Florence, encore, avec Fra Angelico, au couvent de Saint-Marc, un des lieux les plus émouvants de l’univers, dit-il – car « ici peignit Angelico. Ici parla Savonarole » (rappelle-t-il).

Avec Fra Angelico, Savonarole, nous sommes au XVe siècle, « la confusion du XVe siècle, époque de transition qui s’éloigne du Moyen Âge sans jouir de la splendeur effrontée de la Renaissance », comme l’avait expliqué Maurice Blanchot dans la nuit de 1943, dans une de ses Chroniques du Journal des débats. Reste que toute l’œuvre d’Angelico exprime le bonheur, et que cette félicité est la marque particulière de l’époque, dit Louis Gillet.

Il suffit d’aller au Louvre voir le Couronnement de la Vierge du même Fra Angelico. Ce tableau illumine la salle, le musée tout entier. Louis Gillet le décrit ainsi : « Il est saturé d’outremers, de roses framboise, de verts émeraude, de vermillons purs, d’oranges, de lilas : toutes les teintes du prisme y jouent bord à bord, irritées par de stridents contacts, surexcitées par des cymbales d’or de cinquante auréoles, dans un fortissimo de notes suraiguës. Quoi de plus céleste que cette vision sans ombres ? » Surtout, qui dit mieux ? Qui dit mieux que le Mendiant Louis Gillet ?

 

Didier Pinaud

 

Louis Gillet  Histoire artistique des ordres mendiants 
Editions Klincksieck, 271 pages, 25 euros.

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