Chroniques d’Amérique latine : Jacinta Escudos


De nationalité salvadorienne, Jacinta Escudos est auteure de romans, de contes, de chroniques et d’essais. Elle est également poète. Elle a été écrivaine-résidente à la Heinrich Böll Haus et à la Maison des Ecrivains Etrangers et des Traducteurs de Saint-Nazaire (MEET). Le Premier prix centraméricain du roman lui a été attribué en 2002 pour A-B-Sudario, publié l’année suivante par Alfaguara.

Les textes de Jacinta Escudos ont été traduits en anglais, allemand et français et font partie de diverses anthologies éditées en Amérique latine, aux Etats-Unis et en Europe. Parmi les ouvrages de son autorité on peut citer : El Diablo sabe mi nombre (2008), Crónicas para sentimentales (2010), y Cuentos sucios (1997 et 2010).

Jacinda Escudos raconte, au cours d’un entretien, que l’idée du roman L’Assassin mélancolique (El Asesino melancólico, Alfaguara, 2015) lui est venue après la lecture d’un entrefilet de quelques lignes publié dans un quotidien nicaraguayen qui disait à peu près ceci : « Homme condamné à quarante ans de prison pour avoir rempli un contrat de travail ». Le prévenu, gardien d’un parking, affirmait en effet être innocent du meurtre d’une femme, arguant qu’il avait commis celui-ci à sa demande, et conformément aux conditions stipulées dans le contrat qu’il avait signé avec elle.

Blake Sorrow, le protagoniste du roman, rencontre un soir une femme, Rolanda Hester, dans le parking dont il assure la surveillance. Cette dernière, abandonnée par son mari, veut mettre fin à ses jours. Cependant, n’ayant pas la force de se suicider, elle cherche un homme pour le faire.

Jacinta Escudos exprime dans chacun de ses ouvrages une nouvelle facette de son talent. Comme le souligne le grand écrivain nicaraguyen Sergio Ramirez, l’œuvre de l’écrivaine, appréhendée dans son ensemble, traduit de manière singulière et sensible  le prisme d’une réalité tout à la fois terriblement brutale et comique. Nous proposons ici un extrait du roman inédit en français et traduit par nos soins.

 

Marc Sagaert

 


 

L’Assassin mélancolique

 

Il a tout d’abord pensé n’avoir pas bien entendu. Que la pluie avait transformé le son des paroles. Que ce qu’il avait perçu était une sorte d’hallucination acoustique.

Il regardait le visage de la femme. Celui-ci était mouillé. Il ne savait pas si ce qui courait sur ses joues était des larmes ou des gouttes de pluie.

Lui était trempé malgré l’imperméable et le parapluie. Et cela augmentait sa rage.

Il s’était dirigé vers la voiture disposé à casser la figure au conducteur ou au moins à l’apostropher et lui dire de dégager. Lui dire que le parking était fermé depuis plus d’une demi-heure. Qu’il ne manquait que la sortie de sa voiture pour qu’il puisse s’en aller.

Cinq seconde après qu’il soit sorti de la guérite de l’entrée, la pluie redoubla. Les gouttes d’eau paraissaient être de pierre. Il pensa que le parapluie allait se retourner. Il marcha rapidement jusqu’à la voiture.

Alors qu’il se rapprochait de la fenêtre du conducteur, il vit une silhouette sombre inclinée sur le volant. Il pensa que la personne était souffrante. Il se reprocha sa mauvaise humeur. Il se pencha pour essayer de mieux voir ce qui se passait, mais la buée à l’intérieur et les gouttes à l’extérieur ne permettaient pas de savoir dans quelles conditions se trouvait la personne courbée sur le volant.

Il frappa à la vitre. Il le fit avec délicatesse. Son geste le surprit. Il se rendit compte qu’il le faisait comme pour réveiller un enfant.

La silhouette bougea. La vitre fut baissée lentement. Il vit peu à peu apparaître une chevelure blonde, entourant un front haut, sans rides, aux fins sourcils, soulignés d’un trait de crayon couleur café clair. Croiser son regard, avoir un contact visuel avec elle le dérangea. Il se redressa et cessa de la voir jusqu’à ce qu’elle ait baissé complètement la vitre. Quand il se pencha à nouveau, elle avait mis des lunettes de soleil, malgré la pluie.

C’est à ce moment-là qu’il entendit, qu’il eut l’impression qu’elle lui dit : – Tuez-moi !

– Pardon ?

– Tuez-moi !

– Vous êtes folle. C’est l’heure de fermer. Il faut que vous partiez.

– Vous écoutez ce que je vous dis ?

– C’est vous qui n’écoutez pas. Il faut vous en allez. Et rapidement, avec cette pluie.

– Entrez dans la voiture…

Il hésite un instant. Il a envie de s’en aller. Il ne sait pas pourquoi il le fait, mais il se dirige vers le siège passager. Il ouvre la portière et entre. Il se rend compte qu’il va mouiller la moitié de la voiture. Quelque chose dans l’expression de son corps trahit son embarras.

– Ne vous en faites pas. C’est seulement de l’eau. Et finalement cela n’a aucune importance. Plus rien n’a d’importance maintenant.

– Qu’est-ce que vous voulez ?

– Vous pourriez me ramener chez moi ? Je ne peux pas conduire. Je ne suis pas en mesure. Je vous paierai.

Il réfléchit un moment. Une nouvelle fois, il ne sait pourquoi, il accepte. Il soupire avec dégout

C’est bon. Laissez-moi tout fermer. Pendant ce temps-là mettez la voiture à l’entrée et ensuite je conduirai.

Ils se tenaient l’un en face de l’autre. En silence. C’était bien ainsi. Cette femme l’avait fait parler bien plus qu’il n’en avait l’habitude. Il voulait en finir avec cette affaire. Mais alors qu’il conduisait, elle avait suggérée de prendre un café chaud. L’idée du café le séduisit.

Il sentait le froid en lui, à l’intérieur comme à l’extérieur. La pluie n’avait rien arrangé. Il continuait de pleuvoir et, manque de chance, il n’y avait pas de chauffage dans la voiture. Un café lui ferait du bien, même s’il aurait préféré être seul.

Elle ne parlait pas. Lui non plus. Ils évitaient de se regarder. Leurs regards passaient de la tasse de café à la fenêtre. La pluie ne cessait pas.

C’est elle qui parla la première :

Alors, vous allez le faire ?

Lui n’entendit pas.

Faire quoi ?

Vous allez me tuer ?

Elle avait gardé ses lunettes. Mais il n’était pas nécessaire de la regarder dans les yeux pour savoir qu’elle parlait sérieusement. Il y avait quelque chose dans la manière de le dire. Quelque chose dans l’expression du visage, dans la tension des mains soutenant la tasse, qui évita à Blake Sorrow de lui dire une nouvelle fois « vous êtes folle ». Il savait que la folie n’avait rien à voir dans cette histoire.

Il regarda encore la tasse de café afin qu’elle ne se rende compte de son embarras. Et dit la première chose qui lui vint à l’esprit :

– J’ai peut-être pas la tête de quelqu’un de très aimable, madame, mais je ne suis pas un assassin.

Après ces mots, il but une large gorgée de café qui lui brûla la langue et le palais, mais il but le plus rapidement et le plus naturellement possible.

Il ne se souvenait pas de la dernière fois où il avait prononcé une phrase aussi longue. Cela faisait certainement des années. L’effort l’avait épuisé. Il décida de filer.

Il se leva. Sorti un billet de sa poche, le mit sur la table pour payer sa boisson.

Elle ne fit rien pour le retenir. A travers la vitre du café, elle le vit s’éloigner.

 

Jacinta Escudos


 

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