Jean-Paul Goujon : Éros Grand Siècle


Au début du XVIIe siècle, se développe un courant de pensée qui entend renouer avec la philosophie d’Épicure, critiquant le christianisme et sa morale, affichant un non-conformisme jusque dans la liberté des moeurs. Poètes ou philosophes, sceptiques à la manière de Montaigne, ceux qu’on appelle les libertins vont très vite se heurter aux tenants de l’ordre établi. Après le supplice de Vanini en 1619, parfois regroupés en « cabales» secrètes, ils produiront des textes de toutes sortes qui assureront la transition entre une certaine Renaissance et le siècle des Lumières. C’est l’aventure de ces esprits libres qu’évoque Jean-Paul Goujon avec sa belle anthologie.

Dès la fin du règne d’Henri IV, une réaction se fait jour à l’égard du pétrarquisme ambiant et de la galanterie mondaine. Paraissent alors de nombreux recueils collectifs, facéties, farces et ballets, souvent d’une grande licence, comme cette Source et origine des cons sauvages. Et la manière de les apprivoiser… (1610). Quelques années plus tard paraît le Parnasse satyrique où un sonnet obscène et blasphématoire attribué à Théophile de Viau lui vaut une condamnation à trois ans de cachot suivie d’un bannissement à perpétuité. Saint-Amant, Boisrobert ou le comte de Cramail exploitent la même veine. Prôner la liberté en amour revient souvent alors à contester également la religion. En 1635, Richelieu, qui conçoit la littérature comme un instrument de propagande au service du pouvoir, s’efforcera de contrôler les écrivains en créant l’Académie française. Certains s’assagiront, d’autres séjourneront à la Bastille. Mais le chemin semble définitivement ouvert. La régence de Marie de Médicis et les premières années du règne de Louis XIII sont marquées par une extrême liberté de ton et un érotisme des plus crus. Les farceurs tels que Tabarin ou Bruscambille cultivent le boniment égrillard et la scatologie. Boisrobert et D’Assoucy ne font guère mystère de leurs goûts antiphysiques, tandis que Saint-Évremond et Cyrano de Bergerac professent un prudent athéisme.

Dans son anthologie, Jean-Paul Goujon n’oublie ni les contes à rire, ni les chansons folastres ou à boire, ni les historiettes de Tallemant des Réaux qui nous révèlent que Louis XIII préférait de loin la compagnie des garçons à l’accomplissement de son devoir conjugal. Il nous offre également quelques curiosités, comme ces Confessions de Jean-Jacques Bouchard, grand érudit, docteur en droit, ami de Gassendi, Galilée ou Campanella qui, parlant de lui à la troisième personne, évoque ses premières expériences sexuelles avec une liberté et un humour qui ne laissent pas de nous étonner : «Il [Bouchard] se souvint qu’à peine avait-il huit ans, qu’il commença à grimper des petites demoiselles qui venaient jouer avec sa soeur: car, au lieu de leur mettre de petits bâtons dans le cul, comme font les petits enfants, feignant de donner des clystères, il les enfilait gaillardement, ne sachant néanmoins ce qu’il faisait; et n’apprit ce que c’était de besogner pour le moins de trois ou quatre ans après, que son frère le lui dit. »

Durant la Fronde (1649-1652), la vogue est aux mazarinades dirigées contre le premier ministre d’Anne d’Autriche, haï des Grands du royaume comme du peuple. Chacun se plaît à le traîner dans la boue et à l’accuser de tous les vices, comme dans Le Tempérament amphibologique des testicules de Mazarin (1651). Ces pamphlets anonymes en prose ou en vers étaient bien sûr politiques, mais aussi souvent loufoques, burlesques ou comiques. Ce qui faisait écrire Mme de Sévigné à sa fille: « Ils ont le diable au corps, et c’est dommage qu’il y ait tant d’esprit. » L’Église s’élevait contre de telle horreurs par toutes sortes de sermons, d’ordonnances et de traités contre la luxure ou la concupiscence. Mais c’était peine perdue.

La préciosité constitua un temps une réaction au libertinage et explique la « galanterie » du milieu du siècle. Mais c’est à cette époque que vont paraître clandestinement ce que Jean-Paul Goujon appelle « les deux premiers livres érotiques jamais publiés en France »: L’École des filles (1655) et les Dialogues de Luisa Sigea (vers 1655). Ce qui contribuera à accroître la répression durant la fin du règne de Louis XIV et il faudra attendre la Régence (1715-1723) pour voir renaître sous une forme nouvelle le courant libertin.

 

Jean-Claude Hauc

 

Le Grand Siècle déshabillé, Anthologie érotique du XVIIe siècle
Édition établie par Jean-Paul Goujon
Robert Laffont, coll. Bouquins, 970 pages, 30 €

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