Géographie des vies intérieures


C’est un ouvrage écrit par deux géographes qui traite d’une réalité aussi universelle que personnelle : le rapport intime aux lieux. Les deux essais ont pour point de départ l’ambition de trouver ce qui fonde l’humain en géographie, une discipline qui ne saurait se limiter à des statistiques ou quelques cartes désincarnées. Car la géographie est aussi la projection dans l’espace de nos vies intérieures, une mise en espace de nos représentations.

Dans leur quête, Henri Desbois et Philippe Gervais-Lambony se tournent vers la littérature, qui a le pouvoir de donner de l’épaisseur aux lieux tout en leur conférant leur singularité. Qui mieux que Proust, par exemple, pour redonner vie aux « lieux que nous avons connus», citation qui a donné son titre à l’ouvrage ?

Philippe Gervais-Lambony parcourt aussi les œuvres de Saint-Exupéry, de Léon Werth, de Blaise Cendras, d’Albert Camus, de Georges Bernanos « pour percer, un peu moins mal, le mystère de l’expérience humaine de l’espace ». L’œuvre de Saint-Exupéry tient une place singulière dans ce volume, sans doute parce que l’aviateur ressemble a priori beaucoup au géographe : il dispose de la vue verticale du monde, d’un monde qui pourrait être désincarné et distant. Pourtant, dans Vol de Nuit, le pilote perdu projette dans l’obscurité une carte mentale des escales possibles et recherche désespérément son salut dans l’espace indistinct : le rapport aux lieux devient alors une question de vie ou de mort.

 

L’espace, un condensé de temps

 

Dans l’œuvre de Saint-Exupéry, on mesure pleinement la tension qui existe entre l’envie d’action, d’ailleurs, le besoin du départ et, dans le même temps, la puissance de l’attachement au lieu et aux personnes aimées qui y restent. L’éloignement seul permet de redonner son poids au familier. C’est depuis le désert que le parc de l’enfance devient un monde en soi, un « royaume sans limite ». Le très petit peut devenir immensité et le très vaste, exigu, mais « on ne comprend cette réalité qu’à la condition paradoxale de partir ».

Au final, ces deux essais montrent que le rapport à l’espace n’est rien d’autre qu’un condensé de temps. Le passé fait irruption dans et par l’espace. La nostalgie survient ainsi sans prévenir au détour d’une affiche à moitié effacée ou d’un bâtiment désaffecté dans un paysage urbain apparemment uniformisé. Inversement, les souvenirs ne sont jamais plus vifs que lorsqu’ils sont localisés. Les moments marquants de nos existences pourraient alors tracer un parcours imaginaire, comme la R10 que Cendrars invente dans Rhapsodies gitanes. « A chaque bout de la route j’ai un amour ». Cette carte fictive qui relie les lieux aux sentiments est finalement celle de nos mémoires. Au fond, la géographie ne sert pas qu’à faire la guerre, elle sert aussi à vivre.

 

Cécile Gintrac

 

Henri Desbois et Philippe Gervais-Lambony, 
« Les lieux que nous avons connus… » 
Deux essais sur la géographie, l’humain et la littérature. 
Presses Universitaires de Paris Nanterre, 141 pages, 10 €

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