Delorieux : la grâce plus belle que la beauté


La jeune et excellente maison d’édition Helvétius fait référence au philosophe des Lumières. Elle a publié tour à tour des essais engagés, des romans, des textes tant poétiques qu’artistiques. Elle a édité notamment l’ouvrage du dessinateur de presse Jean-Denys Philippe, les œuvres de l’artiste plasticien Masiko, les poésies d’Olivier Lannuzel accompagnées de peintures de Corinne Julien ainsi que deux ouvrages remarquables, Collage Résistant(s), de notre ami Mustapha Boutadjine — la première monographie consacrée à l’ensemble de l’œuvre du plasticien —, et C’est toujours la vie qui gagne, du journaliste-reporter Bertrand Rosenthal, prix Albert Londres 1995. Depuis quelques semaines, un nouveau titre s’ajoute à son catalogue. Avec Le Rameau vert, un livre « fait de mots, de photographies, de rais de lumière, de noir sur fond noir, de mélange de pierre et de chair », est dévoilée une autre face du talent de Franck Delorieux, romancier, poète et essayiste.

Spécialiste de Roger Vailland (Roger Vailland, Libertinage et lutte des classes, Le Temps des cerises, 2008), Franck Delorieux est l’auteur de Ils (Le Temps des cerises, 2010), de La Fabrique des fleurs (Editions Galilée, 2013), de Les Saisons (Gallimard, 2017) et de Petite suite antique (Au coin de la rue de l’Enfer, 2017). Dans ce nouvel ouvrage, il n’invite pas cette fois les dessins de Gianni Buratoni, de Bernard Moninot ou les gravures de Geneviève Asse à accompagner ses textes. C’est en tant qu’écrivain mais aussi en tant que photographe que Franck Delorieux s’exprime. Cette œuvre d’un élégant format (31 X 23 cm) réunit en effet une cinquantaine de photographies introduites par un très beau texte, aussi érudit que sensible.

Les corps, que Franck Delorieux s’approprie par la photographie, sont d’une part celui d’un bel adolescent de pierre sculpté en 1548 par un artiste de 17 ans, Pierino da Vinci, neveu de Leonard, disparu alors qu’il n’était qu’au début de son œuvre, et d’autre part celui d’un jeune maghrébin nommé Samir, à peine sorti de l’adolescence, et dont la danse exprime des forces vives. Il s’agit donc d’images de corps masculins immortel et mortel, qui vont s’imprimer sur « des surfaces de lumière visible », dialoguer, et entrer, par le bonheur de l’acte photographique, dans une singulière résonance.

Intitulée Jeune fleuve, la sculpture de Da Vinci a la grâce de son créateur. Créateur dont le portrait est représenté dans une toile de Bronzino. Franck Delorieux nous en offre la description, celle d’un « beau jeune homme aux noirs cheveux courts, légèrement frisés, aux mains blanches et délicates, à la bouche légèrement sensuelle, au regard calme et assuré dans lequel pointe une petite touche de mélancolie. Pierino Da Vinci vêtu de noir avec un col de dentelle blanc qui sert un cou délicat, laissant imaginer une belle nuque… » . En écho à la beauté du peintre, et de son œuvre, celle gracieuse du jeune maghrébin, danse devant l’objectif, évoquant l’Adonis de La Fontaine. « Plus belle encore que la beauté », elle est sublime.

Devant la sculpture du jeune éphèbe, souvent visitée au Louvre, le photographe se plait à rêver. Et la pierre soudainement s’anime, la main de l’adolescent se pose sur le crâne du photographe et sa tête glisse vers le ventre de celui-ci, « plus bas que le ventre ». Le corps désiré se dessine à la pointe frémissante des doigts. La possession de « ce messager de nacre » n’est nullement concrète. « Ce faon, je voudrais le posséder non pas d’une possession matérielle, écrit Delorieux, mais tout autant physique que morale. »

Alors que Samir s’exprime et tout entier vit, « moitié oiseau, moitié sensibilité et moitié discours, moitié aplomb et moitié déjà dans la détente ! », le jeune adolescent de pierre est également sur le point de prendre son envol. Tel l’Indifférent de Watteau selon Claudel, cet  « avant-courrier de l’Aurore », se prépare lui aussi à danser.

Devant l’objectif du photographe, le jeune maghrébin « enlève d’abord sa chemise pour donner au jour son torse ambré ». Tout à sa danse occupé, il offre un sourire qui « découvre des dents blanches » dont l’éclat se lit « aussi bien dans les yeux que dans la bouche. » Dansant sur une musique orientale qu’il s’est choisie, le visage de Samir « exprime la joie. » Le corps se donne dans l’extase de cette liberté, dans la liberté de l’extase. Fasciné, le photographe ne dirige pas la danse, n’oriente pas la chorégraphie, ne contraint pas la pose mais se laisse fondre « dans la conspiration générale des mouvements. »

Le photographe, tout à la perception du jeune homme enveloppé dans sa danse, entend résonner en lui les vers du poète arabe du XIIe siècle, Ahmad al-Tifachi : « L’ombre noire qui se cache aux creux des corps / s’éclaire quand on la touche. / Ainsi mérite-t-elle qu’on la désire avec ardeur, / paume ouverte pour la caresse, / qu’on s’incline même devant elle. » Pris dans l’écriture des mouvements du corps dans l’espace, le foulard enroulé autour des hanches du jeune homme a fini par tomber. Et le sexe, circoncis, qui jouait à se cacher et à se montrer, au petit bonheur du rythme et du mouvement, se dévoile enfin tout à fait comme une lune soudain pleine, qui n’est plus à demie cachée dans les nues… Le foulard s’est ôté de lui-même, et c’est derrière l’écran de la boite noire que la magie opère. C’est par l’intercession de ce filtre intime que la photo, une et toujours autre, est déclenchée. Oui, la prise est amoureuse, et le corps de l’artiste est tout entier tendu comme un arc bandé. Mais le déclic est avant tout photographique : « Aujourd’hui, écrit Delorieux, je ne serai pas amant mais photographe. » Même s’il s’empresse d’ajouter : « Mais la photographie… »

Au fond, dit le poète-photographe, « je ne sais pas ce que je vois quand je vois un nu : mon sexe bandé voit-il pour moi ? Et quand mon sexe cesse de se tendre ? Je dois attendre l’image, celle que j’imprime dans mon bureau-caverne où les ombres de mes désirs entrainent les ombres de mes souvenirs dans quelques pas de danse. »

Alors, à la danse sur le point de naître de l’éphèbe de pierre et à celle bien réelle du jeune maghrébin, répond une autre danse, celle du photographe tournant autour d’eux, les enveloppant d’un noir de lumière. « Le noir de l’Etoile », aurait dit Gérard Grisey. N’assistons-nous pas, en effet, comme chez le compositeur, à l’apparition soudaine d’une infinité de signaux astronomiques, à la naissance d’une pulsation lumineuse, à la découverte d’un espace acoustique et visuel, qui, à l’insu des protagonistes, mais par la grâce de leur union, sont soudainement exprimées ?

Le livre est là entre nos mains et c’est un vrai bonheur de voir les corps dévoilés comme livrés aux forces obscures qui les révèlent. Comme si des mains invisibles ou visiblement belles offraient au demi-jour ou à la mi-obscurité, comme elles le feraient d’un ciel, d’une mer ou d’une constellation, corps et sexe, dans les plis des muscles et la vague des sueurs, dans la touffeur des poils et le grain de la peau : la pierre vivante, douce et nue immortelle, le corps vibrant mortel qui lui répond : « Si tu n’étais pas un riche jardin, / pour la beauté », écrit le poète Mohammad al-Nawâdjî, « si tu n’étais pas sphère céleste, / on n’aurait pas réuni en toi / le rameau vert et la lune. »

 

Marc Sagaert

 

Le Rameau vert, de Franck Delorieux. 
Editions Helvétius, 77 pages, texte et photographies, 30 €.

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