Benoît Galibert : Au lieu d’écrire


La figure de l’écrivain est indéniablement le support des fantasmes les plus divers. À travers l’écriture, on cherche à reconstituer en creux l’auteur des lignes lues ; et puis, à travers l’œuvre plus largement, en passant d’un roman à l’autre, on pense saisir quelque chose de cet être mystérieux… Il y a aussi, de nos jours, son existence médiatique : on retrouve les photographies d’auteurs plus ou moins célèbres dans des magazines plus ou moins prestigieux, des « portraits » de Libération aux unes du Monde des livres, en passant par les couvertures des Inrockuptibles, les portraits photographiques sont incontournables pour faire vendre, y compris dans le milieu exigeant de la littérature, qui n’échappe pas au déferlement de l’image publicitaire.

C’est dans ce contexte que Benoît Galibert a choisi de développer son travail photographique, mais en prenant le contre-pied de l’imagerie médiatique dominante. Au lieu d’écrire est une suite de 34 photographies reposant sur l’absence de la figure de l’écrivain : le lieu où ils écrivent sans présence humaine, comme un décor vivant. En réalité, si l’absence physique de l’auteur est bien réelle, sa présence habite toute l’image de façon fantomatique. Le spectateur recompose le sujet dans les piles de livres qui jonchent les bureaux ou, au contraire, dans l’ascétisme surprenant qui se dégage de certains intérieurs (déjouant ainsi le cliché qui habite l’imaginaire collectif d’un écrivain intellectuel du 6e arrondissement, au bureau en bois entouré de bibliothèques en désordre).

La démarche de Benoît Galibert est déroutante et enthousiasmante à plusieurs égards. L’esthétique de ses photographies s’inspire – de façon assumée – des « portraits d’intérieurs », très en vogue au XIXe siècle, sans pour autant surjouer la nostalgie. Pris à la chambre photographique, en couleurs, ces portraits d’écrivains en creux créent une impression d’inquiétante étrangeté chez celui qui regarde : un certain classicisme de la prise de vues, une grande richesse du détail comme dans la photographie documentaire, le choix du sujet (la figure mythique de l’auteur) nous replongent plus d’un siècle en arrière, alors que dans le même temps, les bureaux présentent tous des signes évidents de modernité, une lumière très actuelle, sans compter les ordinateurs devenus un objet privilégié de l’écriture aujourd’hui.

D’autre part, en regardant attentivement ces bureaux, ou ces « lieux d’écrire », on ne peut s’empêcher de reconduire la même pulsion qu’à la lecture : retrouver l’écrivain entre les feuilles, dans un coin de bibliothèque, une paire de lunettes posée négligemment, comme on le ferait entre les lignes. « Regarder » se rapproche alors de « lire ». On lit les images de Benoît Galibert, comme autant de petites nouvelles. Et en définitive, ce qui fait l’intérêt majeur de cette suite, ce n’est pas simplement l’amoncellement de figures d’écrivains en creux, mais celle, surplombante, qui s’en dégage et s’en nourrit, du photographe. Car, Au lieu d’écrire apparaît bien comme la reconstitution de la bibliothèque idéale de Benoît Galibert, et même l’idéalisation de l’acte d’écrire. « Au lieu d’écrire » s’entend bien alors dans les deux sens : le lieu où l’on écrit, mais aussi l’acte de photographier face à l’impossibilité d’écrire sur une feuille blanche : écrire en images, déjouer l’angoisse de la page blanche.

Publiée sous forme de posters, la première de ces photographies vient de paraître (consacrée à Jean-Philippe Toussaint), et l’on espère vivement qu’un livre verra le jour, permettant de saisir la richesse de l’ensemble.

 

Sidonie Han

 

Benoît Galibert, Au lieu d'écrire
34 photographies, 2017. Prises de vues réalisées entre 2014 et 2016, 
avec le soutien à la photographie documentaire contemporaine du CNAP 
(Centre National des Arts Plastiques), et l'aide à la création 
plastique de la Région Poitou-Charentes.

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