André du Bouchet : Rien n’est hermétique


« La poésie, disait André du Bouchet, force les mots à livrer leur ciel. » Sa fille, Paule du Bouchet, a raconté il y a quelques années, dans un récit intitulé Emportée, que parfois, en vacances à Belle-Île avec son père, celui-ci sortait marcher sur la lande après les avoir couchés, elle et son frère. Il leur disait « faire quelques pas ». La petite Paule redoutait ces « quelques pas », le moment où ils seraient seuls, son frère et elle. Elle suppliait : « Tu restes, tu ne sors pas. » Mais elle savait qu’il sortirait quand même, que l’appel de la nuit, du dehors et de son carnet serait plus fort que sa peur. Croyant qu’elle était finalement endormie, André du Bouchet ouvrait la porte tout doucement sur le dehors ; et aussitôt Paule était prête à le suivre, de loin, pieds nus, en se glissant entre les touffes de genêts. De temps à autre, raconte-t-elle, il s’arrêtait, sortait son carnet : « sa haute silhouette se découpait sur le ciel du crépuscule. »

On pense aux Hommes qui marchent, de Giacometti, sur qui André du Bouchet a beaucoup écrit, en particulier dans ses Ecrits sur l’art qui viennent de paraître aux éditions du Bruit du Temps, sous le titre : La peinture n’a jamais existé. Car ce qui intéresse André du Bouchet, c’est l’art – « l’art ou l’éclair de l’être », comme le dirait son ami le philosophe Henri Maldiney. On connaît assez peu les écrits sur l’art du poète André du Bouchet, qui sont sans doute à l’image de ceux de Félix Fénéon, à qui d’ailleurs il consacre un texte dans ce livre posthume, un texte intitulé « Félix Fénénon ou le critique muet ».

Comme Fénéon, André du Bouchet est une sorte de critique muet, qui ne porte « aucun jugement, n’émet aucune opinion, ne se commet à aucune philosophie ni à autre esthétique que celle qui relève du tableau qu’il décrit. » Comme la poésie la peinture ; comme la peinture la sculpture ; tout prend forme et sens en se fondant sur le muet, le vide. « Oui, nous avons bien fait de sortir », disait André du Bouchet, en 1949, à propos de Tal Coat, dans la revue Transition. Tal Coat travaillait résolument dans la clarté. Dans ses peintures, il n’y a nul commencement, nulle fin ; « elles font corps avec l’atmosphère où nous respirons », dit André du Bouchet. « Tal Coat enferme un morceau d’univers dans une carafe en verre, et place la carafe dans l’univers », disait-il encore.

André du Bouchet s’intéresse de même à Hélion, Miro, Masson, et à Orion aveugle à la recherche du soleil levant, de Nicolas Poussin. Là encore, c’est un homme qui marche, où André du Bouchet voit le chemin que se fraie l’art de Poussin, depuis l’année où, jeune homme, il quitte sa maison natale des Andelys. Le secret de Poussin, dit-il, est « ce fabuleux passant qui se fraie un chemin dans l’air. » Il est vrai que certains vont plus loin que d’autres ; et quelques-uns, très rares, vont jusqu’au bout du chemin : ainsi Poussin ; ainsi Giacometti qui a fasciné André du Bouchet, comme il a fasciné aussi Yves Bonnefoy, Jacques Dupin, David Sylvester, Michel Leiris, Roger Laporte. Genet lui avait dit un jour : « Une de vos statues dans une chambre, et la chambre est un temple. » Genet se souvient que Giacometti avait paru alors déconcerté.

André du Bouchet rappelle que Giacometti disait et répétait qu’il ne travaillait pas pour réaliser la vision qu’il avait des choses, mais pour comprendre pourquoi ça ratait… « L’idée de faire une peinture ou une sculpture de la chose telle que je la vois ne m’effleure pas. C’est comprendre pourquoi ça rate », disait-il. Néanmoins, il n’avait qu’un seul souci : la ressemblance, et même la ressemblance absolue — il disait : « Je cherche la ressemblance absolue et non l’apparence. » Il disait aussi que l’art n’est qu’un moyen de voir, et qu’il faut essayer « de copier simplement pour se rendre compte un peu de ce qu’on voit. » Et là, dit André du Bouchet, il se situe dans un calme, celui du monde ouvert.

André du Bouchet pense à Nietzsche, aussi, dans L’Origine de la tragédie : « Qui n’a pas senti qu’il devait à la fois regarder et voir au-delà de son regard… » C’est le geste de l’orant, dit André du Bouchet. C’est même le bout du chemin, pour Giacometti, puisque son ultime sculpture, Elie Lotar n°3 est un orant… Mais rien n’est hermétique, dit André du Bouchet. Ou encore : « L’air inachevé conclut. »

 

Didier Pinaud

 

André du Bouchet, La peinture n’a jamais existé. 
Ecrits sur l’art. 1949-1999 
Editions Le Bruit du Temps, 500 p., 28 €

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