Les traversées de Silvia Baron Supervielle


Depuis que, « sur une impulsion mystérieuse », Silvia Baron Supervielle a laissé au loin le Rio de la Plata au bord duquel elle est née, Buenos Aires et Montevideo, la ville de sa mère ; depuis que l’écrivaine et poétesse a quitté le pays natal pour la France, elle n’a cessé d’écrire et d’écrire encore « avec la corde / du corps / sur l’abîme ». « Non pour dire mais pour voir », pour exhumer le souvenir caché, pour aller à la recherche de « cette source qui se poursuit par-delà la mer », pour recouvrer l’origine, faire et refaire sans relâche ce chemin qui mène à la naissance, à l’estuaire. Revenir, ne pas revenir, ne pas y penser. Se tenir à la fenêtre, dans cet espace de séparation incommensurable, transfiguré, tout près du fleuve, au cœur du livre. Tel est le destin de cette grande dame des lettres, tel est son univers, merveilleusement délicat et sensible.

Son œuvre, riche d’une trentaine d’ouvrages, romans, récits, essais, poèmes, auxquels il faut ajouter une vingtaine de traductions en langue française et en langue espagnole, a été couronnée par le prix de littérature francophone Jean Arp en 2012 et le prix Roger Caillois en 2013.

Dans son dernier livre, Chant d’amour et de séparation, publié il y a quelques mois chez Gallimard, la poétesse poursuit une fois encore cette réflexion aux confins de l’écriture, de la langue, de l’exil, de la traduction, de l’amour, de la mémoire, enfin sur l’identité, sur l’existence.

 

Des « mots-oiseaux »

 

« Devant la Seine qui roule, sombre, s’échappe », une fois de plus le voyage l’appelle, le voyage à nouveau s’épelle. « Comme le fleuve court vers la mer, [elle] regarde dans cette direction, recommence à le suivre et voudrait qu’ [il l’] enlève de toutes les forces des voiles de son vaisseau fantôme ».

Une fois de plus, elle voudrait être lui, faire route vers l’Uruguay, vers le temps de l’enfance. « Je ne sais plus de quoi je suis séparée, écrit Baron Supervielle, sinon de la main incertaine, des mots inaccessibles. Je sais que je ne suis pas séparée de la fenêtre où se reflète mon visage lorsque tombe la nuit. Ni du silence de l’amour ».

Venant « d’un ailleurs migrateur », l’écrivaine se laisse porter par des mots qu’elle n’est pas certaine de choisir elle-même. Des « mots-oiseaux » qui se multiplient et permettent au poème de se dire, à la phrase de s’écrire.  Ces mots, Silvia Baron Supervielle « les poursuit de cette main hasardeuse, aérienne, leur vol rase les papiers et s’élève. Tantôt il m’emportent, écrit-elle, tantôt ils me voient puis bifurquent à une vitesse qui s’accroît, puis tournent sur place désorientés. »

Est-ce déjà le voyage du retour ? Quel est ce rivage ? Quelle est cette langue ? Quelle est cette voix ? Quels sont ces cieux sans destin ? « En traversant l’océan, je me suis traversée », dit magnifiquement cette messagère sans missive. Ravie par ses propres mots, « elle [se] prête à l’enlèvement qui a lieu sur la table sans la moindre idée de la direction à prendre, du port duquel repartir ou arriver, de la porte où frapper. » Et lorsque l’écrivaine reprend conscience, elle sait seulement « qu’une main a saisi des mots en vol et les a lancés au vent » car « leurs ailes [la] touchent et se croisent sur le papier. »

Silvia Baron Supervielle a deux pays et deux langues, mais son univers est sans frontière. Elle est de tous les pays sans en être d’aucun. Et pourtant, « Envolée de soi-même », en partance pour un volontaire exil, c’est au bord de la Seine que ses mots se sont posés. Ecrire en français est, pour Baron Supervielle, écrire en plusieurs langues, ou plutôt trouver sa langue, donner de singulières couleurs à son écriture, en toute liberté. S’inventer une langue pour écrire et une autre pour traduire. Ecrire signifie pour elle suivre le mouvement d’une histoire autonome : « quitter, dit-elle, est un moyen d’accéder à soi, à plus que soit. A plus que la vie tracée et, par conséquent, à l’écriture ».

 

Chant d’amour et d’amitié

 

Les exilés ont pour patrie leurs souvenirs. Des souvenirs « qui ne résident pas dans la mémoire, écrit Baron Supervielle, mais dans les larmes accrochées aux yeux ». Laquelle poursuit (on voudrait tout citer tant l’écriture est belle) : « J’écris avec des pas du passé qui passent, me dépassent, imaginent et des chemins vierges : avec des sons reculés, des cris sans bruit (…) je n’utilise que des traits, des signes, des impressions, des empreintes emportées par la voix de la musique prisonnière. »

L’exil est cet espace imaginaire, transplanté, transformé, emporté par le roulis des vagues et pulsé par les vents et leurs foucades. Et c’est dans ce balancement face à la mer, dans ce mouvement sempiternel et toujours neuf, que se forge la nationalité de l’auteure, sa véritable patrie, son véritable enracinement, « le chant qui se donne au plus près du silence » : l’écriture.

L’exilé appartient toujours au lointain, « sa patrie ne s’est jamais fixée » ; « sa mémoire véritable est dans ses yeux ». « L’écartement géographique » est pour lui une dépossession, une blessure incommensurable. Cependant, écrit Baron Supervielle, « il y a un autre exil, plus cruel, qui ne dépend pas d’un départ propre, mais de celui de l’être le plus cher ». Et si l’amour n’était autre « qu’une seconde séparation sur les rives d’un autre fleuve ». L’acte d’écrire quoiqu’il en soit ne délivre pas de l’amour, écrit-elle, il l’intensifie.

Silvia Baron Supervielle nous offre dans son dernier livre un chant d’amour et d’amitié. Chant d’amour à l’écriture, « l’acte d’écrire est l’amour absolu, même sans passé ni présent », à cette « substance semblable au miel » qui « transporte », « germe dans l’âme et sème aux quatre vents ». Ecriture qui, depuis la plus tendre enfance, est tout à la fois son fleuve secret, sa nourriture, sa naissance et sa renaissance.

Silvia Baron Supervielle salue dans cet ouvrage ses frères et sœurs d’écriture. Nombreux sont les auteurs qu’elle cite et qui permettent à sa réflexion de se nourrir encore, de loger en d’autres contrées : Dieu, la mort, l’éternité, l’affection, le désir. La peinture aussi est son hôte. Elle évoque Nicolas de Staël et transcrit par exemple ces phrases détachées adressées à son ami Roger Van Gindertal : « Il faut penser à l’impersonnel, au commun / il faut que ce soit donné absolument / Il faut parfois que les désirs donnent ».

Elle dit Soulages, Vieira da Silva, Tal Coat et surtout Geneviève Asse, dont la découverte de la palette a généré le désir d’écrire en français : « Les premiers tableaux que je vis de Geneviève Asse, écrit-elle, étaient entièrement blancs, de vastes formats, espaces desquels émergeaient l’air, la brume, l’orage, un silence comme celui de l’aube qui montait au ciel sans bouger. C’était aussi une parole qui répondait à la parole quiète en nous : un miroir de cette parole, cette couleur inconnue (…), je m’aperçus que le français pouvait verser sur les papiers cette lumière de l’espace et du silence propre spécialement à ce peintre (…) J’ai ressenti le désir d’écrire ainsi : la langue française se prêtait plus qu’une autre. »

 

Lumière de Jacqueline Risset

 

L’auteure cite tour à tour, John Butler Yeats, Samuel Beckett, Madame de Sévigné, François Cheng, Jorge luis Borges, Fernando Pessoa, André Du Bouchet et quelques autres. Et surtout la poétesse Jacqueline Risset, avec qui elle correspondra jusqu’à sa disparition et dont elle se sent très proche. Jacqueline Risset qui partage avec elle le fait d’écrire et de traduire en plusieurs langues, « d’une même voix ». Et c’est sur un extrait de Rimes, poèmes écrits par Dante lorsqu’il avait dix-huit ans et traduits par Jacqueline Risset que l’ouvrage s’achève : « Amour, puisqu’il faut bien que je me lamente / pour qu’on m’entende / et qu’on me voit tout privé de vaillance / donne-moi l’art de pleurer comme je voudrais / pour que la douleur qui se répand / soit portée par mes vers comme je le sens ».

Ou plutôt par les vers d’un poème de Borges inédit en français, intitulé Fête : « Dans le matin détaché / se déploient des milliers de drapeaux / La lumière / comme une plante grimpante / est suspendue aux murs / Le vent bat / Les édifices dressés sont des étendards de pierre / Un chant sans musique ni vers / debout sur ma poitrine / a secoué le cœur du ciel. »

Un poème qui permet à Silvia Baron Supervielle, « enlevée par cette lumière rapide que Risset lance jusqu’à [elle], de chanter pour elle, dans [ses] deux langues ».

Marc Sagaert

Chant d’amour et de séparation par Silvia Baron Supervielle
Gallimard, 2017. 146 pages, 16.50 €

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