Les revues persistent et signent


Les revues sur papier, qu’elles soient de poésie uniquement ou de culture en général, ont une vie économique difficile. La situation ne cesse de s’aggraver sous le coup de « l’emprise technologique et financière, dont la temporalité propre n’admet que la vitesse, la contraction des délais ou le retour rapide sur investissement. »

Ces mots sont repris de l’appel lancé par la revue Europe à ses amis et ses lecteurs, et largement diffusé dans l’urgence lors du Marché de la Poésie, à Paris en juin dernier. La présidence du Conseil régional d’Ile-de-France venait de supprimer brutalement le dispositif d’aide aux revues qui fonctionnait depuis une dizaine d’années.

Appel entendu : le numéro septembre-octobre d’Europe a paru à son heure. Le dossier principal est consacré à Tristan Tzara. Henri Béhar, par ailleurs éditeur des Œuvres Complètes en 6 tomes (Flammarion, 1975-1991), en signe l’introduction et conclut : « C’est le plus vaste chant humain portant témoignage de l’humanité ». Un peu plus loin, il fait une analyse approfondie de L’homme approximatif, œuvre majeure de Tzara.

Après un article de Petre Raileanu sur Tzara dans son pays d’origine, la Roumanie, Henri Béhar s’entretient avec Serge Fauchereau sur la continuité de Tzara. L’ensemble des contributions met en évidence cette continuité dans la multiplicité. Ainsi, Juan Manuel Bonet peut sous-titrer son article sur Tzara et l’Espagne : « De Dada et l’Ultraïsme à Madrid bombardé ». Maryse Vassevière traite de « Tzara linguiste », Philippe Dagen présente « Un objet de nécessité supérieure. Tzara et l’art », Elza Adamowicz « Tristan Tzara et Joan Miro : parler seul ? », Catherine Dufour ses collections d’art africain et océanien. Marc Kober étudie les matières imaginaires à partir du titre Où boivent les loups, tandis qu’Emilie Frémond médite sur Grains et issues et la prétendue illisibilité de Tzara. Corine Pencenat examine le paradoxe d’un théâtre qui refuse le théâtre. Judith Delfiner s’intéresse à la réception et la postérité de Tzara aux Etats-Unis, Eddie Breuil étudie les relations mal connues entre Tzara et l’éditeur-poète Guy Lévis Mano, Sébastien Arfouilloux les nombreuses occurrences de mise en musique, dans la seconde moitié du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, de textes de Tzara, particulièrement de la Chanson Dada.

De Tzara lui-même sont données deux lettres inédites à André Breton au sujet d’un scandale provoqué par Dali. Et le dossier se termine avec une chronologie et une bibliographie établies par Henri Béhar.

Le second dossier de ce numéro d’Europe est centré sur Kurt Schwitters et son mouvement Merz, de nature semblable à celle de Dada ; il n’est pas surprenant d’y retrouver Tzara, avec un texte qui, traduit en anglais par Marcel Duchamp, figure dans le catalogue d’une exposition aux Etats-Unis en 1952. Il contient cette affirmation : « Schwitters est une de ces individualités qui par sa structure intime a toujours été naturellement dada. » Allemand exilé en 1937 en Norvège puis, à l’invasion nazie de ce pays en 1940, en Angleterre, Schwitters est un artiste multiple. Patrick Beurard-Valdoye signe la présentation, et son entretien avec Isabel Schulz développe les rapports entre les activités artistiques et l’écriture chez Kurt Schwitters, « champs perméables. » Isabelle Ewig parle de l’exil norvégien, Agathe Mareuge du Merz tardif dans l’exil britannique. De Kurt Schwitters est donné un texte de 1936 : « Je suis assis ici avec Erika ». Le dossier comporte plusieurs pages de photos en noir et blanc.

Autre richesse de cette livraison : dans le cadre de l’année France-Colombie, cinq poètes contemporains, de Giovanni Quessep, né en 1939, figure majeure, à Fredy Chikangana (Wiñay Mallki), né en 1964 dans le peuple Yanakuna Mitmak, en passant par Jotamario Arbeláez, né en 1940 dans un quartier ouvrier de Cali, José Luis Díaz-Granados, qui a vécu et enseigné à Cuba de 2000 à 2005, Amparo Osório, née en 1961 à Bogota. Le premier est traduit par Laurence Breysse-Chanet, les autres par Jean-Baptiste Para.

A signaler encore un texte de Dominique Grandmont dans la rubrique Dires et Débats : « A quoi rime la poésie ? » et la chronique de poésie d’Olivier Barbarant, consacrée à De la neige ou Descartes en Allemagne de Durs Grünbein.

Rehauts, revue semestrielle d’art et de littérature, a été créée en 1998 par Hélène Durdilly, peintre, et Jean-Pierre Chevais, poète, co-responsable des éditions Atelier La Feugraie, pour en faire un point de rencontre entre la peinture et l’écriture. En dépit du manque de visibilité dans les librairies et les bibliothèques, elle se maintient par ses propres moyens, organise des expositions-lectures dans des galeries. Elle a même lancé une collection de livres qui suivent les mêmes critères que ceux de la revue.

Le numéro du printemps-été 2017 s’ouvre avec le Britannique David Constantine, né en 1944, poète, traducteur, nouvelliste. « Ca me rappelle les hommes de l’île de Pitan / Qui vivaient du parfum des pommes ». Les peintures de Stéphanie Ferrat alternent avec les poèmes de Caroline Sagot Duvauroux, ce pourrait être l’inverse puisque l’une et l’autre pratiquent les deux modes d’expression. Baptiste Gaillard s’applique à décomposer, avec un certain humour, « le dépôt ordinaire des jours », tandis qu’Etienne Faure préfère dire le quotidien à travers des « Poèmes d’appartement ». Bruno Grégoire – poète, traducteur qui nous a fait connaître l’œuvre de José Carlos Becerra, photographe et à ce titre responsable d’une rubrique de la revue en ligne Secousse – est un sommet de cette livraison, avec de courts poèmes d’où s’échappe un infini.

Les dessins de Marion Piper, née en Angleterre en 1963, sont d’une belle facture. Puis vient le poète connu William Cliff, qui achève sur un « Rehaut » sa pièce de vers peut-être pas à prendre au premier degré. Jacques Josse fait un récit réaliste de la mort d’une grand-mère dans un village enneigé, à une époque sans téléphone mobile. Stéphane Korvin se considère en chute dans « ce petit monde d’oiseaux, de vols d’oiseaux coupés dans la voix ». Les notes de lecture de Jacques Lèbre concernent Limite d’Antoine Emaz (Tarabuste), Les arbres ne rêvent sans doute pas de moi de Soren Ulrik, traduit du danois par Pierre Grouix (Cheyne).

 

Françoise Hàn

 


Salon de la revue – Cette année, le Salon de la revue est reporté en novembre : vendredi 10 de 20 h à 22 h, samedi 11 de 10 h à 22 h, dimanche 12 de 10 h à 19 h 30. Halle des Blancs Manteaux, 48 rue Vieille-du-Temple, Paris 4e. Entrée libre et gratuite.


Europe n° 1061-1062, septembre-octobre 2017 :
Tristan Tzara, Kurt Schwitters, 384 pages
N° 1058-1059-1060, juin-juillet-août 2017 : 
Olivier Rolin, Günther Anders, 384 pages
N° 1057, mai 2017 : 
Pierre Bergounioux, Jean-Paul Michel, Raphaële George, 352 pages
Chaque livraison : 20 euros. 
Revue Europe, 4 rue Marie-Rose 75014 Paris. 
Courriel : Europe-revue@wanadoo.fr - Site : http://www.europe-revue.net

Rehauts n° 39, printemps-été 2017, 112 pages. 
Le numéro : 13 euros. Rehauts, 105 rue Mouffetard 75005 Paris. 
Courriel : hdurdilly@orange.fr - Site : http://rehauts.fr

 

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