La Beaumelle, bête noire de Voltaire


Laurent Angliviel de La Beaumelle fait partie de ces aventuriers polygraphes, volontiers libertins, qui sont légion au XVIIIe siècle. Né en 1726, dans un village des Cévennes où le souvenir de la guerre des camisards est toujours vivace, La Beaumelle est issu d’une famille de négociants aisés, protestants convertis. Il fait de bonnes études à Alès, puis à Nîmes chez les Jésuites. Envoyé ensuite à Lyon pour se former au commerce de la soie, il fréquente les cafés et prend conscience de l’attrait qu’il exerce sur le beau sexe. Revenant alors à sa religion d’origine, il se rend à Genève, capitale de la réforme protestante. Il apprend l’hébreux, découvre la pensée de Pierre Bayle et commence à écrire. Il adhère également à la franc-maçonnerie qui lui ouvre toute sorte de portes. Notamment celle du Danemark où les frères sont puissants et où il espère obtenir un poste de précepteur à la cour. Il y parvient bientôt, fréquente la bonne société et se persuade aisément que plaisirs et vertus ne sont pas antagonistes.

En 1749, il fait imprimer à Amsterdam L’Asiatique tolérant où il prône l’égalité en droits et en obligations de l’ensemble des citoyens du royaume, ainsi que la liberté de conscience. En France, l’ouvrage est condamné à être brûlé et lacéré par le Parlement de Grenoble et La Beaumelle doit se résoudre pour vivre à importer des livres, du muscat de Béziers et du fromage de Roquefort. Il publie régulièrement des textes dans diverses gazettes européennes et se rend bientôt à Paris où il est reçu dans les salons, fréquente le café Procope, se lie avec Voltaire et Montesquieu. Avant de reprendre la route du nord, il achète plusieurs lettres de Mme de Maintenon et souhaite composer un grand ouvrage sur le siècle de Louis XIV. De retour à Copenhague, toujours protégé par les francs-maçons, La Beaumelle obtient une chaire à l’Université qui lui attire la haine des autres professeurs. Jouissant désormais du confort et d’une certaine notoriété, mais piètre politique, il ne peut s’empêcher alors de se saborder lui-même en publiant Mes Pensées ou le Qu’en dira-t-on, un véritable brûlot, critique féroce de tous les royaumes européens qui lui vaut de voir sa chaire supprimée et l’ordre de quitter le pays sur le champ.

De passage à Berlin, il retrouve Voltaire, qui vient de publier Le Siècle de Louis XIV et désire prendre connaissance des lettres de la Maintenon qu’il possède. La Beaumelle refuse et la rupture est consommée entre les deux hommes. Le Cévenol entreprend alors de « corriger » les erreurs que contient l’ouvrage de son ancien mentor. Une première édition paraît en 1752 provoquant l’ire de Voltaire. Il publie également les Lettres de Mme de Maintenon. Accusé bientôt par Voltaire d’avoir diffamé la mémoire du Régent, il est enfermé six mois à la Bastille, puis exilé de Paris. Réfugié à Amsterdam, il publie un Éloge de Montesquieu, ainsi que d’autres ouvrages largement subversifs. En 1757, de retour à Paris, il est de nouveau embastillé à cause de Voltaire pour avoir critiqué la cour de Vienne. Exilé alors en Languedoc, il partage son temps entre Montpellier, Nîmes et Uzès, puis s’installe à Toulouse où éclate bientôt l’affaire Calas pour lequel il prend fait et cause en rédigeant une Requête des protestants français au roi.

En 1764, La Beaumelle se marie et s’installe dans la propriété de son épouse. Une nouvelle fois attaqué par Voltaire, il décide malgré sa santé chancelante de s’atteler à une édition critique des oeuvres de son puissant adversaire. En 1769, l’exil languedocien est enfin levé et La Beaumelle peut de nouveau se rendre à Paris où il est nommé bibliothécaire de Mlle du Barry. C’est là que s’éteint à l’âge de quarante-sept ans l’insolent aventurier adepte de la tolérance civile.

L’ouvrage d’Alain Bellet contient un cahier de photographies de Patricia Baud évoquant chronologiquement les étapes de la vie de La Beaumelle.

Jean-Claude Hauc

Monsieur de La Beaumelle, d'Alain Bellet,
Editions Theolib, 134 pages, 20 euros.

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