Claude Monet, le peintre collectionneur


Il y a beaucoup de motivations derrière le désir – ou la manie – de collectionner. Certaines remontent à l’enfance et sont, quelquefois, peut-être névrotiques. D’autres sont affectives, et décrivent des désirs, des affections, des fixations. D’autres encore sont spéculatives, parfois accumulatives, parfois ostentatoires, ou au contraires secrètes. Les collections contribuent certainement à mieux cerner une personnalité à discerner, de toutes ces motivations, lesquelles sont déterminantes. Dans le cas d’un artiste, elles sont révélatrices.

Après un patient travail de recherche et de reconstitution dû à ses commissaires, Marianne Matthieu et Dominique Lobstein, le musée Marmottan, qui possède la plus belle collection de Claude Monet léguée par son fils Michel en 1966, montre comment le grand artiste avait lui-même constitué une collection, peu accessible dans sa maison de Giverny, puisqu’il disait (à Marc Elder, critique et écrivain, qui s’était rendu chez lui en 1924) : « Moi, [à la différence de Renoir et Sisley, cités] j’aime toutes les belles choses. […] Je suis un égoïste. Ma collection est pour moi seul … et pour quelques amis. Je la garde dans ma chambre autour de mon lit. Venez la voir. » Des bombardements, en 1940, ont détruit certains des inventaires qui avaient été constitués, notamment à la mort de Claude Monet, aussi c’est à une recherche par listes incomplètes, procès-verbaux de vente, registres de marchands, et récits divers, de visiteurs à Giverny par exemple, que les commissaires ont pu tenter une reconstitution qui comprend ainsi cent-vingt peintures, dessins, gravures et sculptures.

Ce qui a pu être présenté, avec d’intéressantes contributions de musées qui ont acheté, à Michel Monet en particulier, les pièces souvent maîtresses de cette collection, est tout à fait révélateur des goûts, des affections, des ambitions de Monet. Et d’abord de son parcours : au début un jeune artiste impécunieux, mais entouré d’un groupe d’amis déjà talentueux, avant qu’il n’en devienne le chef de file. Ensuite, après les années 1880, un peintre reconnu, qui vit dans l’aisance et peut satisfaire ses désirs, dont celui de collectionner les œuvres qu’il aime et, surtout, qu’il apprécie.

A la première démarche correspondent donc des acquisitions affectives, qui sont principalement des dons, ou des échanges. Ainsi Monet conserve-t-il des portraits de lui réalisés par ses amis (Charles Lhuilier, Gilbert Alexandre de Séverac, Carolus-Duran). Ils présentent l’intérêt de montrer le jeune Monet artiste, évidemment assez différent de l’image vénérable qu’il laissera de lui plus tard, à Giverny. Mais ensuite il obtient des dons de Renoir, dont un très beau tableau représentant son épouse Camille, sa robe blanche étalée sur la prairie, à Argenteuil, son premier fils, Jean, couché sur ses genoux – le même motif peint le même jour par Manet (ce second tableau n’est malheureusement pas présent, mais cité au catalogue). Les trois amis étaient donc réunis ce jour de juillet 1874. D’autres portraits, de Claude Monet ou de Camille, de ces années, sont aussi donnés à cette époque, et témoignent de l’habituelle, sensuelle, empathie de Renoir pour ses amis et modèles.

Monet lui restera fidèle, et l’exposition permet de montrer avec quelle dilection il s’assurera plus tard, mais à titre onéreux, de compléter sa collection de Renoir, en particulier par deux Baigneuses, peintes en 1883-84, l’une appartenant au musée Marmottan, l’autre au Sompo Museum de Tokyo, réunies pour l’exposition. Elles sont surpassées par une merveilleuse Jeune fille au bain, qui appartient maintenant au Metropolitan de New-York et fait d’ailleurs la couverture du catalogue. Elle avait été acquise par Monet en 1900. D’autres Renoir, valorisant ses dons de coloriste (La Mosquée – Fête arabe, Portait de Mme Clémentine Stora en costume d’Algérienne) soulignent son attachement pour ses compagnons de l’aventure impressionniste – mais on peut noter qu’il « achète ce qu’il ne peint pas » (en l’occurrence des peintures de nus ou d’inspiration orientaliste).

Figurent ainsi, de ses proches, des Caillebotte (l’esquisse du célèbre Rue de Paris. Temps de pluie ; des Chrysanthèmes blancs et jaunes au jardin du Petit-Gennevilliers ; une Leçon de piano renoirienne), des Manet (un tableau inachevé de Monet peignant dans son atelier, un Garçon dans les fleurs, qui est Jacques Hoschedé, très beau, et dont la propriété a été, sans succès, contestée, Monet tenant à réaffirmer son droit…), des Pissarro, dont un remarquable tableau représentant des Paysannes plantant des rames, acquis en remerciement d’un prêt fait en 1892 à Pissarro, nettement plus dans le besoin que Monet.

C’est qu’en effet il est devenu un artiste reconnu et cela lui permet des acquisitions qui témoignent de ses goûts et sans doute de la hiérarchie de ses intérêts, de sa connaissance du marché de l’art, aussi, venue en partie de ses liens avec Hoschedé. À ce titre, on peut considérer que c’est Cézanne, qu’il fréquentait, qui l’intriguait, qu’il recevra d’ailleurs à Giverny, pour lequel il a une prédilection – d’autant plus intéressante que Cézanne n’est pas impressionniste, mais au contraire accentue ses recherches sur un sujet fixe, permanent, dans une recherche obsessionnelle de perfection – par rapport à son projet. (Monet cherchera, avec ses Cathédrales et ses Meules à reconsidérer un sujet sous différents éclairages, à différents jours et heures). Il possèdera une quinzaine d’œuvres de Cézanne, à commencer par une Partie de pêche, acquise dans les années soixante-dix, mais les acquisitions ultérieures ont été plus coûteuses. On voit Le Nègre Scipion, œuvre de 1867, venue de São Paulo ; La Neige fondante à Fontainebleau, tableau auquel Monet tenait beaucoup, des Baigneurs, très représentatifs, une Nature morte, pot à lait et fruits (des pommes !). Tout n’a pu être rassemblé, mais il s’agit, pour les pièces présentes, d’œuvres témoignant de la recherche et de la réussite, de l’accomplissement de Cézanne, qui dépassent ou s’éloignent de l’impressionnisme.

On ne peut tout citer. On voit aussi des Rodin (un plâtre de Bacchantes s’enlaçant, dédicacé « au grand maître Monet, son ami Rodin »), des Berthe Morisot. On voit que Monet a acquis des œuvres de Constantin Guys, de Boudin, de Jongkind, deux aquarelles et un dessin de Delacroix. Sont évoquées aussi ses célèbres estampes japonaises. Plus tard, en fonction de son souci de satisfaire sa seconde épouse, Alice Hoschedé, ou les enfants de celle-ci, Claude Monet procède à de nouveaux achats. Il s’intéresse aux peintres qui se révèlent, comme Marquet, Signac (plusieurs petites gouaches et aquarelles), Vuillard, Bonnard.

Le tout est révélateur d’une personnalité chez laquelle les sentiments, d’affection, d’amitié, les relations familiales, ont joué un rôle constant. Mais surtout, en pouvant admirer certains des chefs d’œuvre réunis, de Renoir, de Pissarro, de Cézanne, notamment, on constate la sûreté de ses choix, sans doute la prévalence de la couleur, qui aura été son obsession d’artiste. On constate que sa préoccupation est de constituer une collection cohérente, avec des œuvres qui sont plus complémentaires que semblables aux siennes. La visite, dont l’intérêt est peut-être un peu atténué par un certain manque d’espace, dans le musée Marmottan parfois un peu déconcertant, parce que, en dehors de Monet, il réunit des œuvres disparates, est en tout état de cause un moment stimulant et par moments enchanteur, comme l’a été Claude Monet, jusqu’à l’épanouissement des Nymphéas, dont on peut ensuite, dans le musée, contempler maintes esquisses, recherches et réussites.

Philippe Reliquet


Exposition "Claude Monet collectionneur"
Du 14 septembre 2017 au 14 janvier 2018.
Musée Marmottan (2, rue Louis-Boilly 75016 Paris)

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