Walter Benjamin, l’épuisé


L’épuisé, c’est beaucoup plus que le fatigué, comme l’a dit Gilles Deleuze à propos de Samuel Beckett, qui écrivait lui-même dans Nouvelles et autres textes pour rien : « Ce n’est pas de la simple fatigue, je ne suis pas simplement fatigué, malgré l’ascension. » Walter Benjamin aurait pu contresigner ce genre de phrase, lui qui a beaucoup marché dans les rues de Berlin, de Paris, de Moscou, de Marseille ou d’ailleurs – en Italie, au Danemark, en Espagne… Walter Benjamin est mort à Port-Bou, en 1940, « fuyant mon pays qui collaborait à son assassinat », comme le dit aujourd’hui Sébastien Rongier dans un très beau récit qu’il a intitulé Les désordres du monde. Walter Benjamin à Port-Bou, où il est allé sur les traces du philosophe et critique allemand, dans ses dernières heures, juste avant son suicide, un récit entre livres, lieux, Histoire et intimité, qu’il publie aux éditions Pauvert.

Sébastien Rongier rappelle que de nombreux témoignages décrivent la démarche de Benjamin « entre lenteur et claudication. » Benjamin disait : « Marcher lentement dans les rues animées procure un plaisir particulier. On est débordé par la hâte des autres. C’est un bain dans le ressac. » Il disait aussi : « Vaincre le capitalisme par la marche à pied », et c’était tout un programme réjouissant, mais qui fut sans lendemain, on en fait tous les jours l’expérience… C’est peut-être d’ailleurs ce mot « expérience » qu’il faut retenir chez lui, qu’il ne voyait pas comme  intérieure  (« expérience intérieure » comme chez Georges Bataille, que Benjamin a connu comme conservateur à la BNF), mais comme  pauvreté  (« expérience et pauvreté », disait-il ainsi). En effet, Walter Benjamin fut celui qui a expliqué combien l’expérience a chuté, au lendemain de la guerre 1914-1918, dont les gens revenaient non pas plus riches mais plus pauvres en expérience communicable (ils en revenaient muets). Depuis, expérience et pauvreté n’ont même fait que s’accentuer, d’autant qu’une catastrophe n’est plus nécessaire pour détruire l’expérience ; c’est le philosophe Giorgio Agamben, très grand lecteur de Benjamin, qui a expliqué – dans Enfance et histoire – que l’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements – divertissants ou ennuyeux, insolites ou ordinaires, agréables ou atroces –  sans qu’aucun d’eux se soit mué en expérience…

De son côté, Sébastien Rongier imagine un film à Port-Bou, où la dépouille de Benjamin a disparu dans le fatras de l’Histoire (et dans la fosse commune), un film qui ne serait pas un film sur Benjamin, mais où une silhouette, une femme, attendrait à la terrasse du café de la plage. Elle aurait le visage de Clotilde Hesme, dit-il, et, comme dans un livre de Thomas Vinau, elle dirait au serveur qui lui apporterait un café : « Je n’ai jamais lu Walter Benjamin, c’est bien ? » Benjamin est ce très grand écrivain qui a rêvé d’un livre qui ne serait que citations, ou montage d’éléments d’une forme ou d’une époque. On peut se faire une idée de ce livre en lisant Paris, capitale du XIXe siècle, qui est le livre des passages et de la littérature, ce qu’était aussi, pour Benjamin, la France elle-même, qui ne le lui a pas rendu…

Longtemps la France s’est enorgueillie d’être le pays des droits de l’homme, mais elle ne l’est plus vraiment. Sébastien Rongier nous rappelle même qu’elle a compté (la France), entre 1939 et 1945, plus de 225 camps d’internement. Benjamin en a connu quelques-uns (Colombes, Nevers). Ses amis n’en ont pas toujours été conscients ; Adorno, en particulier, n’a pas pris  toute la mesure de la détresse de Benjamin et de la réalité profonde que traversaient l’Allemagne, la France et le reste de l’Europe : « Il voit le sombre, mais n’éprouve pas encore la nuit », dit Sébastien Rongier. C’est tout l’inconvénient d’être un ange, comme l’était Walter Benjamin, qui avait même un côté ange de l’Histoire, comme celui figuré dans le tableau de Paul Klee que le philosophe s’était offert pour 1000 marks, en 1921, à Munich, et qu’il avait confié, dans un premier temps, à son ami Gershom Scholem.

Cette figure de l’ange traverse l’œuvre et la pensée de Benjamin. Il écrira, pensera, marchera à la mémoire de cet ange qui a le visage tourné vers le passé et qui voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré, comme Benjamin l’a écrit dans la plus célèbre des ses Thèses sur le concept d’Histoire (la thèse IX), qui se présente comme le commentaire du tableau de Paul Klee, mais où il s’est beaucoup inspiré aussi de certaines images des Fleurs du Mal, ou comme celles qui figurent dans le « Mauvais vitrier » du Spleen de Paris, du même Baudelaire, à qui il aura finalement tout sacrifié, soit l’image « des natures purement contemplatives et tout à fait impropres à l’action », l’image aussi des vitres du paradis qui font voir « la vie en beau », un peu comme dans l’installation en mémoire de Walter Benjamin de l’artiste plasticien Dani Karavan, au bas des escaliers du cimetière de Port-Bou, où l’on surprend sa propre ombre qui s’avance avant soi, qui nous précède, qui devance les pas de la catabase, ce terme grec qui désigne la descente aux enfers, comme le rappelle Sébastien Rongier, dans ce récit où l’ombre précède et accompagne la mémoire, « pour finir encore », au-delà de toute fatigue…

Didier Pinaud

Sébastien Rongier, Les désordres du monde. Walter benjamin à Port-Bou. 
Editions Pauvert, 224 pages, 18 €.

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