Retours du festival d’Avignon


C’est une entreprise étrange et problématique que d’entendre rendre compte d’une manifestation, le Festival d’Avignon en l’occurrence, plus d’un mois après qu’il se soit déroulé. Ainsi le veut le calendrier, celui des créations et des activités théâtrales régulières suspendues durant l’été, tout comme celui de la périodicité des supports dans lesquels nous intervenons. L’exercice est délicat : quelle attitude journalistique adopter ? Faire le bilan ? Il a été établi immédiatement à la clôture du festival, par son équipe dirigeante elle-même, c’est une tradition, de même que le satisfecit qui l’accompagne. La presse en a largement fait l’écho, évitant ainsi d’avoir à faire le sien. Lorsque malgré tout elle s’y colle, c’est vraiment à chaud, quasiment dans la lignée des comptes rendus quotidiens des spectacles, sans recul donc. Un mois plus tard, ce n’est jamais que le début de ce fameux recul nécessaire à une vraie réflexion, mais ce laps de temps est bâtard ! Quel ajustement temporel trouver ? Nul ne le saura puisque après tout c’est une affaire personnelle qui fait entrer en jeu à côté du mécanisme de la réflexion, celui de la mémoire et de ses métamorphoses. Déjà sur certains spectacles vus en juillet dernier, l’enthousiasme ou le rejet ne sont plus tout à fait les mêmes, sans que toutefois il y ait de changement radical d’opinion comme cela peut parfois se produire.

Esthétique de la propreté

On essaiera malgré tout de trouver une coloration générale de l’édition (ou un fil rouge si l’on veut) ; exercice auquel se livre tous les ans le directeur du festival d’Avignon pour montrer la vraie cohérence de sa programmation. Au fil du temps, il faut bien l’admettre, cela devient lassant puisque l’on retombe pratiquement toujours sur les mêmes thématiques, celles de la relation au monde saisi de bruit et de fureur notamment, mais enfin c’est la règle du jeu. Pour cette année Olivier Py, dans son édito de brochure a trouvé un biais. Titre de son article : Nuages, merveilleux nuages ! Il aura donc pris, sans rire, de la hauteur. Et d’enclencher son raisonnement sur… la vérité et l’espoir. En tout cas cela ne mange pas de pain et c’est quand même à un pas de l’état du monde. Bravo pour l’exercice (un pensum) d’équilibriste. Pour ce qui est de la programmation elle-même, c’est bien entendu une autre histoire. Et l’on aura surtout remarqué cette année comme toujours un certain éclectisme pour ne pas dire plus.

Reste toutefois que si l’on tient tout particulièrement à trouver un axe à cette 71e édition du festival, on pourra toujours évoquer le côté très propre et léché de certaines productions. Il y eut en effet plusieurs spectacles qui, sur des sujets plutôt sombres voire carrément noirs, nous ont asséné une esthétique très chic et choc. En premier lieu, je l’ai déjà évoqué, le spectacle inaugural – tout un symbole – présenté dans la Cour d’honneur du palais des papes, avec une belle esthétique nautique (finie la saleté de la terre à l’origine de la tragédie, puisque Antigone tente d’en recouvrir son frère Polynice, Étéocle ayant de son côté droit à une véritable sépulture, en terre). Continuons avec le Ibsen Huis de Simon Stone qui en près de 4 heures revisitait l’œuvre du dramaturge norvégien à travers l’histoire d’une famille et ses multiples et tragiques (ou mélodramatiques) rebondissements, le tout dans une scénographie représentant une maison en bois et en verre, donc avec ses intérieurs visibles pour les spectateurs. Il n’est pas jusqu’à l’incendie de la demeure qui ne soit demeurée… propre (clean).

Plus propre encore les Bonnes de Jean Genet revisitées par l’anglaise Katie Mitchell et interprétées par les acteurs de la troupe néerlandaise d’Ibsen Huis, c’est-à-dire le Toneelgroep d’Amsterdam, et donc de manière impeccable. Cela donna des Bonnes passablement glaçantes. L’appartement dans lequel se déroule l’action est devenu une suite d’un luxe glaçant tel qu’il s’en étale le long des pages de Marie-Claire ou de Elle. Sommes-nous encore dans l’univers de Genet lequel a connu bien d’autres trahisons ? Cette fois-ci Katie Mitchell fait très fort. Ses deux bonnes n’ont plus grand-chose à voir avec les modèles de Genet puisés dans la réalité à savoir les actes criminels des sœurs Papin en 1933 au Mans, qui inspirèrent nombre d’écrivains et de cinéastes. Claire et Solange, les noms que Genet leur a attribués deviennent ici des émigrées polonaises venues se faire exploitées à Amsterdam alors que Madame avec laquelle elles ont directement affaire, et alors qu’elles ont réussi à faire jeter Monsieur en prison, est un… travesti au prétexte que Katie Mitchell en bonne militante féministe, ne pouvait se résoudre à parler d’une femme exploitant d’autres femmes ! Elle préfère, dit-elle, s’appesantir sur la « vraie » lutte des classes. Et ne manque pas au passage de faire allusion à l’actualité en parlant, tout comme Simon Stone d’ailleurs, des réfugiés et des immigrés. Dans son texte Comment jouer « les Bonnes » Genet avait pris soin de préciser que « une chose doit être écrite : il ne s’agit pas d’un plaidoyer sur le sort des domestiques. Je suppose qu’il existe un syndicat des gens de maison – cela ne nous regarde pas ». Apparemment Katie Mitchell n’a cure de cet avis, pas plus que de quelques autres émis dans le même libelle. Pourquoi pas, si seulement on retrouvait la langue flamboyante de l’auteur, ce qui n’est pas le cas, le spectacle étant joué en néerlandais et en polonais et ayant semble-t-il subi des affadissements… Personne ne niera le talent théâtral de Katie Mitchell qui a fait ses preuves par ailleurs. Reste qu’avec ce travail sur les Bonnes on se demande à quoi il a bien pu servir.

De déception en déception

Autre esthétique bien léchée, celle proposée par Caroline Guiela Nguyen avec son spectacle Saigon qui se passe dans un restaurant vietnamien du XIIIe arrondissement de Paris aujourd’hui et qu’un simple changement de lumière transporte tel quel dans un quartier de Saigon autrefois. Changement de lieu et d’époque. Bouleversement spatial et temporel, Caroline Guiela en joue à loisir dans une histoire bien gentillette saisie entre 1956, deux ans après la défaite (ou la victoire…) de Dien Bien Phu, et 1996, année où certains Viet kieu, après bien d’autres auparavant, ont reçu l’autorisation de rentrer dans leur pays d’origine, ce qui est sans doute le cas de la mère de la metteure en scène, et qui met en présence français et vietnamien, autochtones et ceux de la diaspora (les rôles des personnages étant joués par des acteurs français et vietnamiens, chacun parlant dans sa langue et essayant de se faire comprendre par l’autre). Esthétique parfaite du restaurant où ne manquent que les odeurs de cuisine… Reste que l’on se trouve devant une sorte de série avec ses attendus et qui évite gracieusement de trop bien évoquer les bouleversements sociaux et politiques du Vietnam durant la période choisie, même si bien évidemment ce n’était pas le sujet. L’histoire a tellement plu qu’une bonne moitié des spectateurs émue jusqu’aux larmes a sorti mouchoirs et kleenex ravie d’avoir enfin assisté à une « vraie » histoire. Car c’est là un des autres fils rouges de la programmation du Festival d’Avignon, le retour aux histoires (souvent trop longues) bien racontées, avec un début, un milieu et une fin ad hoc, happy end ou pas, on en aura eu pour son argent et son quota d’émotions.

Autre histoire bien ficelée, avec le temps nécessaire pour qu’elle se développe (près de 4 heures : la durée des spectacles est aussi un fil rouge !), celle du directeur des lieux qui ne pouvait manquer d’intervenir. Il le fait avec Les Parisiens, une histoire-charge sur les magouilles du milieu culturel parisien qu’il ne connaît que trop bien, en ayant été un des acteurs à son détriment, lors notamment de son limogeage par Frédéric Mitterrand du Théâtre de l’Europe-Odéon qu’il dirigeait alors pour laisser la place à Luc Bondy… La charge d’Olivier Py, auteur (la pièce est adaptée de son roman éponyme) et metteur en scène, ne fait pas dans la dentelle, c’est le moins que l’on puisse dire, et finit par ne plus opérer.  Comme d’habitude le festival aura connu son lot de déceptions (Où sont les ogres de Pierre-Yves Chapalain) certaines tournant comme les deux spectacles présentés par le Birgit Ensemble, Memories of Sarajevo et Dans les ruines d’Athènes à de scandaleuses et prétentieuses pantalonnades soi-disant politiques. Ce qui est politique, c’est bien la médiocrité de ces spectacles bien dans notre ère du temps…

Les réussites

Ne parlons des trop attendus succès d’Emma Dante (Bêtes de scène) et de Tiago Rodrigues (Sopro) et finissons en beauté avec deux spectacles admirables, sans conteste les plus intéressants et réussis de cette édition, Die Kabale der Scheinheiligen et Das leben des Herrn de Molière d’après Mikhaïl Boulgakov par Frank Castorf dont c’est de dernier spectacle à la Volksbühne de Berlin (le théâtre du peuple) qu’il dirigeait depuis 1992 et qu’il doit quitter bon gré mal gré pour laisser la place à un technocrate à la mode, le belge Chris Drercon qui n’est pas metteur en scène et dont le seul titre de gloire est d’avoir été commissaire à la Tate Modern de Londres. Comme quoi il n’y a pas qu’en France que ce genre de procédé a cours. Mais peut-être est-ce cela l’Europe que l’on nous promet.

Immense, le spectacle de Castorf l’est dans tous les sens du terme ; il se déroule sur près de six heures de temps, décline presque toute la gamme des relations de l’artiste avec le pouvoir politique. Et quel meilleur exemple que celui de Molière et de Louis XIV surtout lorsque celui-ci est proposé par Mikhaïl Boulgakov qui nous renvoie par la même occasion à sa propre relation avec la censure de son pays et à Staline en personne ? À sa grande habitude, Castorf ajoute d’autres textes, pas forcément de théâtre, de Racine (avec notamment Phèdre), de Corneille, de Fassbinder, de son ami Heiner Müller auquel on ne peut pas ne pas songer… et même des dialogues avec son équipe saisis lors des répétitions. Immense patchwork qui pourrait faire craindre une espèce de dispersion mais qui est en fait savamment agencé de bout en bout. Vie de Molière donc, dans une période où le roi lui passe commande d’une grande œuvre à réaliser en très peu de temps puis cabale des dévots avec le Tartuffe, activité publique et vie intime pour le moins tumultueuse mêlées, tout cela évoqué par un Boulgakov lui-même en butte à la censure de Staline et de ses affidés (ses quatre premières pièces furent purement et simplement interdites) et nous en arrivons bien sûr à la situation de Castorf face au pouvoir berlinois, une déclinaison qui va pour ainsi dire de soi et qui se mue ici en manifeste théâtral et politique. C’est un véritable récital tragique, drôle, bouffon, percutant avec une distribution hors pair (avec les français Jean-Damien Barbin et Jeanne Balibar) qui se déroule sous nos yeux.

À l’opposé de par sa durée et son ampleur scénographique, l’autre merveille du festival est signée Rezo Gabriadze avec Ramona. « Le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté » affirmait Baudelaire ; Rezo Gabriadze ne cesse dans ses œuvres de retrouver son enfance. Et c’est bien sa propre enfance placée sous les sceau de l’amour des locomotives et du cirque qu’il retrouve avec un bonheur extrême qu’il a la générosité de nous faire partager dans son spectacle. Artiste protéiforme, dessinateur, peintre, sculpteur, dramaturge, cinéaste (un peu comme le sud-africain William Kentridge) sa capacité à travailler la matière lui est bien sûr un formidable atout dans sa pratique de l’art de la marionnette. Le résultat est de toute beauté et de grande émotion. Dans un castelet à la forme de ce qu’était autrefois un écran pour cinémascope (une faute de frappe me fait écrire le mot écrin : faut-il vraiment rectifier ?), la maître géorgien de 82 ans développe sa très improbable mais si poétique histoire avec une inventivité de tous les instants, un bricolage parfaitement assumé avec ses marionnettes qui pourraient à certains moments et pour certaines d’entre elles faire songer à des éléments du petit cirque de Calder…

Dans une gare de ce qui était encore l’URSS, une délicate locomotive, Ramona, s’éprend d’un « monstre » de fer et d’acier. Mais on sait bien qu’il est difficile sinon tout à fait impossible de changer le tracé que les voies ferrées vous imposent même dans les contes les plus débridés… Impossible donc pour les deux locomotives de se rencontrer et de filer le parfait amour. Or voilà qu’un cirque avec ses artistes, clowns, équilibristes, acrobates…, et ses animaux sauvages s’en vient à croiser leur chemin. Commence alors un défilé multicolore au son d’une musique composée par Rezo Gabriadze lui-même avec Elena Japaridze. L’enchantement se poursuit, éclate à nos yeux éblouis, regards d’enfant magiquement retrouvés. L’histoire qui sait aussi évoquer la grande Histoire se poursuivra avec les retrouvailles des deux locomotives…, tous objets, montés et démontés par six manipulateurs, formidables travailleurs de l’ombre. C’est la magie théâtrale à l’état pur qui est retrouvée. Et autant terminer cette lacunaire recension de la programmation du Festival d’Avignon sur cette note.

Jean-Pierre Han


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