L’expérience charnelle de Karel Appel


Peintre néerlandais né à Amsterdam en 1921, Karel Appel étudia à l’académie de sa ville natale et fit sa première exposition à Groningen en 1946. Il s’installe à Paris dès 1950 après différents séjours effectués auparavant, en particulier en 1948, année de la création du groupe Cobra réunissant six artistes et poètes et dont Karel Appel sera une des figures éminentes au côté du danois Asger Jorn, de son compatriote Constant et de Pierre Alechinsky, jusqu’à la dissolution du mouvement en 1951. A 29 ans, Appel choisit donc Paris et ce n’est pas sans importance puisque, comme il le dira à Simon Vinkenoog en 1963 : « Si Amsterdam est la ville de ma jeunesse, Paris est celle de mon évolution. Ce que j’y ai appris prime sur tout le reste ». Oui, si l’artiste a également résidé à New-York et en Italie, et qu’il est mort en Suisse, c’est en France « que ce piéton virtuel de toutes les villes du monde », comme dirait Restany, a séjourné le plus longtemps, de 1950 à 1977, et qu’il est enterré.

Cependant, très peu d’œuvres sont conservées dans des musées français, comme le rappelle Fabrice Hergott, directeur du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. La donation faite récemment au Musée, par sa veuve Harriet Appel, par le biais de la Karel Appel Foundation, et l’exposition présentée revêtent dans ce contexte une importance particulière. De L’Effroi dans l’herbe, huile sur toile réalisée en 1947 à Petite fête, une peinture réalisée en 2006, en passant par L’Homme hibou, sculpture sur souche d’olivier réalisée en 1960, et par le fameux ensemble de 17 sculptures intitulé Le Cirque 1961, ce sont une cinquantaine d’œuvres majeures, peintures et sculptures où figures humaines et animales s’opposent ou se répondent, qui sont ici exposées, dont une vingtaine d’œuvres provenant de la donation.

Au total, soixante ans de création et un parcours singulier qui bénéficiera de l’appui de personnalités du monde artistique comme Michel Ragon, qui organisera la première exposition Cobra à Paris. Egalement Michel Tapié, dont Appel réalisera le portrait en 1956. Ce dernier voit dans le travail de l’artiste l’équivalent européen de l’expressionnisme abstrait américain qui sera notamment incarné par Jackson Pollock. Tapié le présentera à la marchande d’art new-yorkaise Martha Jackson et lui ouvrira ainsi les portes du réseau américain. Dans un texte intitulé L’Aventure totale d’Appel le critique écrit : « … Il m’est difficile de parler de l’œuvre d’Appel qui m’apparaît comme l’émouvante et radieuse aube d’un astre nouveau de première grandeur, si près de nous qu’il nous englobe dans la richesse de son système de rayonnements vertigineusement euphoriques et féconds, engendreurs d’une plénitude où se confondent l’ivresse dionysiaque du vivant devenir et la profondeur mystérieuse du Drame Humain ».

Plus tard Pierre Restany s’intéressera en particulier aux sculptures de l’artiste qu’il qualifie de Street Art : « L’art de la rue, écrit Restany, c’est une vieille histoire chez Karel Appel, promeneur-né, grand piéton d’Amsterdam, de Paris et de New-York : de la récolte des objets sur le trottoir ou la chaussée, l’artiste tire les éléments d’une recomposition métamorphique », et il ajoute : « Le miracle, si miracle il y a, c’est la rencontre, l’adéquation spontanée entre le terroir et le matériau. Comme en 1953-1954 à Abisola pour la céramique, Appel découvre en 1961-1962 le bois de l’olivier niçois : il le sent, s’en approche, s’y dimensionne et finalement le redimensionne ».

Il recevra enfin l’appui de Pierre Gaudibert, conservateur au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, lequel projetait, quant à lui, de dédier un ouvrage aux sculptures de Karel Appel. Dans un extrait du tapuscrit publié pour la première fois dans le catalogue de l’exposition, celui-ci écrit à propos des sculptures en bois d’olivier : « Il s’agissait de souches d’olivier qu’une fois dégrossies, l’artiste taillait à la hache et recouvrait de traces de couleurs éclatantes. » Vingt ans plus tard, il évoquait son travail à Pierre Restany : « D’abord je repère la souche et je la choisis en fonction de sa forme brute ; ensuite je la débite à la hache jusqu’au moment où de la masse des volumes et des contours déchiquetés, je sens jaillir l’image ; cette image qui vient d’émerger, il ne me reste plus qu’à en fixer l’identité en en peignant le bois ».

Que l’artiste réalise des sculptures à partir d’objet trouvés, des reliefs inspirés de dessins d’enfants constitués de morceaux de bois peints assemblés de manière irrégulière, ou des portraits expressionnistes vigoureux, qu’il peigne une Vierge noire ou des Hommes, oiseaux et soleils, des Danseurs du désert ou un Carnaval tragique, une Femme en attente ou un Nu blessé, l’œuvre d’Appel est toujours forte, singulière et éblouissante.
Certes, celle-ci est souvent sombre et a parfois une connotation tragique, mais l’art est pour Appel un chaos positif. Dans un livre d’entretiens, Propos en liberté, 1974-1984, le plasticien confie à André Verdet : « Je travaille comme un barbare dans une époque barbare. J’ai dit cela comme une sorte d’avertissement, ou de prophétie en 1947 ou 1948 (…) Or à présent, de nouveau, après vingt ans de travail, je considère l’art comme un chaos positif œuvrant dans le chaos négatif qui est autour de nous. »

Le film réalisé par Jan Vrijman, La Réalité de Karel Appel, en 1961, montre l’artiste au travail, réalisant une œuvre devant la caméra, dans une des salles du château de Groeneveld au Pays-Bas, son atelier parisien se révélant trop petit pour accueillir le tournage. Dans le grand espace de la salle d’armes (15 mètres de long, 10 de large et 6 de haut) devenue atelier improvisé, Appel réalise une œuvre monumentale Archaic life (L’Age archaïque), sur fond de « musique barbare » qu’il a composée avec le jazzman Dizzy Gillespie. Comme l’écrit joliment Stéphane Lupasco : « Ses gros torrents de couleurs vives courbent toute rectilignité, engluent toute géométrie dans leur intensité huileuse comme dans la prolifération multiforme des tentatives, tourbillonnantes et cassées. » Dans l’espace tendu de noir de la pièce, l’œuvre s’improvise « violente, spontanée, totale ». Et comme l’écrit le réalisateur le peintre ne sort pas de son image : « le monde extérieur semble exclu et aboli, le seul espace subsistant étant l’atelier où Appel se jette sur une grande toile blanche de près de neuf mètres carrés comme sur un monstre gigantesque qu’il lui eût fallu terrasser. »

« Je commence à partir de ma matière qui est la peinture. La peinture est une expérience charnelle, palpable et mue intensément par la joie et la tragédie de l’homme », confie l’artiste. Tragédie de l’homme, angoisse de l’homme dans l’univers, la vie ne serait-elle pas aussi un théâtre, un carnaval comme le montre l’installation monumentale intitulée Ânes chanteurs, réalisée en 1992 (objets trouvés, aluminium, papier mâché et acrylique sur bois) ? Monstrueuse, délirante et brutale, elle est aussi un bonheur. L’art saura traduire cette « manifestation de vie ».

Ultimes messages de l’artiste, un ensemble de quatre œuvres de taille modeste offrent différentes écritures dans l’épaisse peinture de la toile. Selon les commissaires de l’exposition, ces créations évoqueraient des personnages proches de l’artiste et qui comptent  pour lui : Jackson – en référence à la galeriste américaine dont nous parlions plus haut, Willem – Sanders qui fut le directeur du Stedelijk Museum, Visser – son épouse Harriet de Visser. L’art est une fête, titre l’exposition. Pour nous un vrai bonheur, pour l’artiste, une petite fête, quatrième et ultime message, la toute dernière œuvre, Festje.

Marc Sagaert

Karel Appel, sous la direction de Choghakate Kazarian. 
Textes de Choghakate Kazarian, Franz Wilhelm kaiser, Anne Montfort, 
Thomas Schesser, Claire Stoullig, Rainer Michael Mason et Klaus Ottman. 
Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
Paris Musées, 2017. 235 pages. 44,90 €

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