L’atelier-musée de Delacroix, lieu de charme et de ferveur


Il existe à Paris des lieux presque mythiques, mais diversement fréquentés, qui évoquent des séjours, parfois de longue durée, des créateurs. Telles, pour les écrivains, les maisons de Victor Hugo ou de Balzac ; pour le monde des Arts, les lieux qui évoquent Henner, Hébert (musée actuellement fermé), Gustave Moreau, Zadkine, Dubuffet, etc. Eugène Delacroix a occupé un atelier, dans lequel il vivait, place de Fürstenberg, près de l’église Saint-Sulpice, où il travaillait sur les fresques de la chapelle des Saints-Anges, de 1857 à 1861. (La chapelle vient d’être très somptueusement restaurée, en ce qui concerne les fresques, moins l’environnement). Il est mort en 1863, épuisé, entre autres, par son travail sur ces fresques, qui était considérable.

Son testament était très précis, et il ne souhaitait pas que ses biens et ses œuvres soient préservées, aussi ont-ils rapidement fait l’objet d’une vente aux enchères (en 1864). L’atelier, vidé de tous souvenirs le concernant, a été loué à la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Mais la gloire de celui que beaucoup, parmi les artistes, considéraient comme « le plus grand peintre du XIXe siècle » grandissait, et s’était même affirmée en 1893 lors de la publication de son Journal intime, qu’il ait d’ailleurs désiré ou non que cette publication contribue à sa renommée.

Les jeunes nabis et contemporains (Maurice Denis, Paul Signac, Émile Bernard, Édouard Vuillard) se retrouvent dès ce moment dans le culte de Delacroix, et en premier lieu Maurice Denis, qui sera l’artisan d’une renaissance du lieu où le peintre avait travaillé, assez brièvement il est vrai, mais significativement à la fin de sa vie. Près de la jolie place de Fürstenberg, dotée d’un jardin, l’ancien atelier conservait un charme, une élégance qui pouvaient évoquer le grand artiste. Cependant, au lendemain de la Première Guerre Mondiale, le propriétaire des lieux, un certain M. Panckoucke, en prévision de la fin du bail de la société qui les occupait, envisageait de les détruire, d’ailleurs pour les convertir… en garage. Il fallut une énergie exceptionnelle pour sauver le lieu, d’autant plus – et cela nourrissait le scepticisme – que la Société des Amis de Delacroix, alors créée, en 1929, ne disposait pas d’œuvres importantes, et que l’on pouvait craindre, comme cela a été écrit, que la réouverture de l’atelier et que l’évocation de la mémoire de Delacroix ne se résument à « une cruche, une tasse à café et un pot de chambre (du Maitre) ». On pouvait penser notamment qu’un grand musée, comme le Louvre, avait vocation à lui seul à le célébrer.

L’insistance, la passion de Maurice Denis vainquirent les réticences et il obtint la location du lieu au profit de la Société des Amis d’Eugène Delacroix, et le droit d’ouvrir, en 1932 une première exposition, intitulée « Delacroix et ses amis ». L’inauguration fut assurée par Albert Lebrun, tout récent président de la République, et il est conservé de savoureuses photographies, prises en cette occasion, d’officiels cravatés et chapeautés, tout sourires aux portes de l’atelier. L’exposition était réalisée à partir de prêts de nombreuses institutions, à commencer par le Louvre, des bibliothèques, Carnavalet, etc., et de particuliers, possesseurs d’œuvres, gravures écrits, souvenirs.

Il n’a pas été possible, dans une exposition consacrée à cette résurrection, réalisée cet été, de la reconstituer. Mais il a par contre été proposé, en insistant sur le rôle décisif joué par Maurice Denis, de montrer l’admiration et l’inspiration que ce groupe a portées à Delacroix. Et cette exposition a pu bénéficier de prêts de nombreux musées français et étrangers, constituant un hommage très original autour de la personnalité et de l’influence du peintre. On a pu voir des photographies, des dessins, montrant l’atelier, en particulier dans son état des années vingt. Des œuvres de Delacroix reflétant la variété de ses inspirations (exotiques, religieuses, littéraires) et de ses dons (mouvement, couleur). Mais aussi la variété des artistes qu’il a inspirés, à commencer par ceux qui apparaissent dans l’Hommage à Cézanne, œuvre de Maurice Denis (1900), elle-même en référence à l’Hommage à Delacroix de Fantin-Latour (1864).

Dans une disposition similaire, permettant de portraiturer chacun, on voit, autour d’un tableau de Cézanne, représentant évidemment des pommes, Odilon Redon, Édouard Vuillard, le critique André Mellerio, Ambroise Vollard, Maurice Denis lui-même, Paul Sérusier, Paul-Emile Ranson, Ker-Xavier Roussel, Pierre Bonnard, et Marthe Denis, l’épouse du peintre. Il s’agit d’un manifeste, adouci, dans la manière de Denis, entre des complices. Les œuvres de Maurice Denis ont été montrées en assez grand nombre, depuis une Annonciation (de 1913) dans un décor familier, évoquant une Éducation de la Vierge, également très humaine de Delacroix, jusqu’à des Fauves (vers 1920), en référence directe au Maître, et à la maquette de l’Histoire de l’Art Français (1921), où il est directement cité, en particulier par une figure de la Liberté dressée sur les barricades, mais cette fois armée d’un fusil.

D’autres peintres figurent aussi, notamment Cézanne, grand admirateur de Delacroix, pour lequel il envisageait une Apothéose, représentée par une esquisse (1906). Puis Van Gogh, autre inconditionnel (dessins d’Oliviers à Montmajour, 1881), Paul Gauguin (peintures de vases de Fleurs), Odilon Redon, Émile Bernard, Matisse… Il n’appartenait pas à l’exposition, mais on sait que Picasso était aussi fasciné par Delacroix. Le prouve sa série des Femmes d’Alger, leurs nombreuses études préparatoires, dont certaines d’ailleurs présentées fin 2015 au Musée Delacroix.

Tous ces noms soulignent la postérité de Delacroix et justifient une évocation à la fois intime, par les lieux fréquentés, et pertinente, par les œuvres proposées, représentatives d’inspirations, de techniques et de moyens exceptionnels, dont témoignent par exemple les dessins très abondants, les études préparatoires, les écrits, tous révélateurs du travail, de la recherche de la perfection, parfois de l’acharnement, toujours de l’originalité, de Delacroix.

Les intentions de Denis ne manquaient pas, dans les années trente, d’un certain esprit nationaliste (cette notion, alors obsessionnelle d’un « Art français » dont Delacroix pouvait être l’un des plus beaux exemples). Il a fallu ainsi une assez longue attente, de la patience, des dons et achats, et l’engagement en définitive de l’Etat (le musée devint musée national en 1971) pour que l’espace, préservé par l’énergie de quelques uns, subsiste, et vive, avec maintenant des expositions d’inspiration renouvelée, que la profusion et l’imagination de Delacroix ont permises. L’atelier-musée, le jardin restauré, l’atmosphère préservée du lieu, en font un but de réflexion et de plaisir particulièrement délicat, à qui aime un artiste au talent qui nous semble toujours prodigieux.

Telle était l’opinion de Maurice Denis, qui écrit dans son Journal en 1923 : « Il n’en n’est pas de plus grand, sauf Poussin, mais il est plus varié, plus étendu, plus riche et pour tout dire plus peintre. Poussin est du XVIIIe, Delacroix est de tous les siècles : il est gothique, baroque, impressionniste, classique…. »

Philippe Reliquet


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