Frédéric Verger, entre rêves et digressions


Une tarte à la crème de la critique littéraire veut que, pour un romancier, le passage compliqué à franchir soit celui de son deuxième roman (je suppose que la critique théâtrale, à l’époque où il existait encore des auteurs, et où le théâtre n’était pas au mains des metteurs en scène, répétait à l’envi le même précepte), au point que certains éditeurs parisiens avaient coutume de les refuser de façon quasiment systématique aux auteurs maison qui avaient été remarqués pour leur premier titre. Gallimard, heureusement, n’en a pas fait autant pour Les Rêveuses, qui, quatre ans après l’éblouissement d’Arden, confirment le talent magistral (et les quelques défauts, car la perfection romanesque n’existe pas, et un « roman parfait » est un roman mort né) de Frédéric Verger. Et il m’est d’autant plus difficile de l’écrire que c’est un ami de quarante ans et que, la nature humaine n’étant pas plus parfaite que le plus sublime des romans, on a toujours, au fond de soi, je suppose, envie de voir ses petits copains trébucher, voire se casser la gueule.

Qu’est-ce que Les Rêveuses ? Un roman rêveur (le jeu de mot est facile), digressif (d’apparence) mais extrêmement structuré, car les digressions semées comme les cailloux du Petit Poucet amènent à une fin que l’auteur, on le sent, n’a pas découverte par hasard ; léger (moins que ne l’était Arden) et fondamentalement (le mot est laid, mais je n’en vois pas d’autre) tragique, souvent très drôle (moins qu’Arden) à partir d’un fond grave. L’écriture est d’une luxuriance, d’une inventivité dans l’image qui, toujours, surprend, uniques aujourd’hui. Et Frédéric Verger a un génie de la description qui sublime l’atroce dont je ne vois l’équivalent que chez le Giono du Hussard sur le toit, avec ses corps couverts de mouches et de vomi, colorés par le choléra, qui pourrissent (ou se dessèchent) sous un soleil de grandes vacances.

Le pays – le pays de Bray, « aux confins de la Lorraine » – est imaginaire, comme sont imaginées les soeurs « rêveuses » qui, au fond de leurs couvents, notent leurs rêves improbables vendus à pris d’or à des Parisiens férus de curiosités. Et c’est dans ce pays enchanté, aussi coupé du monde que celui de Margotte, Pollux et Zébulon, que tombe le jeune Peter Siderman, Allemand combattant dans l’armée française, lorsque, au moment de la débâcle de mai 1940, il parvient à usurper l’identité d’un mort dont il ne sait rien. Il découvre alors, avec sa nouvelle identité, sa « nouvelle famille » qui consiste en deux cousines nobles, ruinées, délurées et à moitié azimutées, une belle-mère émigrée de Russie, et un domestique russe, tous vivant dans une datcha délabrée et glaciale, et les quelques bâtiments subsistant du domaine tombé en capilotade. On est en Lorraine, et on s’attend, de jour en jour, à l’expulsion, que seule retarde la relation tordue et amicale qu’entretiennent la douairière lunatique et le commandant allemand du village voisin.

Non loin de là se dresse le couvent des soeurs rêveuses, sur lequel plane le souvenir d’une troisième cousine, mystérieusement disparue. Non loin de là, il y a aussi un camp de prisonniers russes.

Les Rêveuses ne se résume pas : lorsqu’il s’agit de littérature, le scénario, tout compte fait, importe peu. Arden, lui aussi farci de digressions autant qu’une phrase de Proust l’est d’incidentes, se résumait aussi peu. Frédéric Verger – ce que, même après quarante ans de dialogues, j’ignorais – semble fasciné par la période de la guerre, par les atrocités qu’elle a engendrées. A moins que ces atrocités ne soient pour lui qu’un terreau propice à son imagination à la fois ludique et baroque.

Toujours est-il que Les Rêveuses, et l’impression d’enfermement (dans un pays confiné, dans un camp, dans une forteresse) qui en émane, est, de façon générale, moins drôle, moins léger qu’Arden – même si Arden, qui commençait comme un film de Rozier (dont on se demande qui sait encore qu’il s’agit du plus grand cinéaste français, et du plus grand cinéaste vivant) était finalement rattrapé par la gravité de son thème. Ce qui n’empêche pas des détails exquis de drôlerie, et d’inattendu : « – Où avez-vous trouvé que Bouton rime avec poltron ? – Pourquoi pas avec citron ? siffla la rousse. Et elles rirent, amèrement, comme si la pauvreté de la rime était une preuve de l’ignominie de l’existence. » « Joséphine rit aux éclats, lançant son visage vers le ciel, comme si elle venait d’être chatouillée par l’homme invisible. » « Le personnage s’était enfui, comme un parent futile avant la mise en bière ». Etc, etc… Pareilles trouvailles pullulent, et exigent une lecture lente, attentive à ne pas les laisser passer. L’écriture de Frédéric Verger, comme celle d’Alexandre Vialatte (qu’il n’a, à ma connaissance, pas lu) est une écriture d’une richesse telle, si truffée d’images, qu’elle en est parfois étouffante, comme un Saint-Honoré trop gorgé de crème fouettée. On a parfois l’impression de n’aller nulle part, de s’enfoncer dans des tunnels un peu gratuits, dont, heureusement, l’auteur se sort en cinq lignes, par une pirouette. Car, tout compte fait, comme pour toute véritable oeuvre de littérature, – et c’est vrai de Céline, de Proust, de Giono comme de Balzac – l’important n’est pas ce qui est raconté, mais ce qui se passe dans la tête de l’auteur.

Notons pour finir que j’ai été particulièrement ravi de voir croquée, en dix lignes, la société giscardienne : « Le giscardisme pointant lui semblait une invention plaisante et confortable et il se jeta dans la brigue électorale comme un homme consent à pénétrer dans les vagues quand les rayons du soleil ont attiédi la mer. L’intérêt politique lui parut une excuse suffisante pour enfin recevoir. Il fit construire un court de tennis et une piscine dans le parc, et, les samedis soirs de printemps, lorsqu’il buvait un kir champagne d’apéritif et contemplait son court, sa piscine, ses chaises longues de plastique blanc immaculé sur l’une desquelles reposait L’Archipel du Goulag renversé pour garder la page, il trouvait dans ce tableau quelque chose d’aussi plaisant et confortable que l’invention du giscardisme. »

Nous sommes en septembre. Pour l’instant, les deux meilleurs livres français de l’année – des livres où la littérature, cet insaisissable loup-garou, affleure à chaque page – sont Les Rêveuses, et Le Revers de mes rêves, de Grégory Cingal, dont j’ai déjà parlé. Avis aux jurés des prix littéraires. Qui n’en tiendront évidemment pas compte. Et qui couronneront un best-seller annoncé (ou, plus perversement, en inventeront un, comme on invente une grotte) qui permettra à son auteur de s’acheter un appartement et sera oublié passé le premier de l’an.

Christophe Mercier

Frédéric verger, Les Rêveuses 

Gallimard, 450 pages, 21,5 €

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