Franck Delorieux : le dédale des dieux


Les livres ont un curieux destin. Les manuscrits aussi, devrais-je dire. Certains auteurs s’acharnent à construire un chemin livre après livre, comme si les lecteurs allaient ramasser gentiment ces petits cailloux de Poucet obstinés. D’autres – mis de côté les contingentes nécessités éditoriales – impriment à leurs publications un ordre différent de l’ordre chronologique, comme pour brouiller les pistes, ou suggérer autre chose – un ordre dédalique. C’est le cas ici, avec Petite suite antique, de Franck Delorieux, paru cette année aux éditions du Coin de la rue de l’Enfer, accompagné d’œuvres de Gianni Burattoni et d’un CD de lecture de la comédienne Monique Dorsel. Si l’on voulait rétablir la chronologie, il faudrait sans doute intercaler ces poèmes en prose entre Ils et La Fabrique des fleurs – tant la phrase s’apparente, avec ses spécificités, à la phrase claire, presque chirurgicale de Ils.

Le livre n’est pas tant un recueil de poèmes mythologiques, d’épisodes et de tableaux où s’entrecroisent Hermès, Amphion et Danaé, mais la porte ouverte vers ce domaine perdu où sont cachés les dieux. L’aboutissement d’une recherche. Et le poète invite le lecteur à contempler ces divinités comme en secret, comme à travers un fourré, pour les surprendre. Mais d’emblée le premier poème, Actéon = Actéon, imprime un ton, un style, qui n’est pas seulement signature esthétique mais aussi clef pour comprendre l’art et la pensée de Franck Delorieux. Dans les premiers mots du texte, scandés en anaphores au début de chacun des paragraphes du poème, le lecteur est averti : « Je vous présente Actéon – enchanté – qui porte sa virginité comme un couteau, porte sa virginité comme un couteau au manche dur, porte dur comme l’acier de sa lame. » L’auteur nous présente une figure antique, peut-être à la façon d’un guide au musée ou lors d’un safari, chuchotant devant quelque bête curieuse. Mais il est aussitôt interrompu par cette incise ironique, inopinée, comme si Actéon lui coupait la parole, et qu’il sentait la présence des intrus. On n’entre pas chez les dieux comme au Jardin des plantes. Leurs réactions sont imprévisibles, violentes, toujours inactuelles, inopportunes. Inadaptées. C’est pour cela qu’ils sont en exil.

En exil (Heine) ou au bordel (Ristat), c’est exactement la même chose. Les dieux détonnent. Défilent dans ces pages des figures inquiétantes, parfois solaires, froides, cruelles, souveraines, jamais abstraites, mais aussi chairs désirantes et animales. Ailleurs on lit : « Les paroles d’amour sont des flèches. Les flèches d’amour sont lancées par la lyre. La lyre et l’arc sont les instruments de l’amour. » (De l’arc et de la lyre) Ou encore : « Hécate, démone nue, se roule parmi ses chiens, se roule dans le sang des enfants, se roule dans les viscères des enfants, dans le sang. » (Mer d’Hécate) Ce sont les deux versants de la tragédie grecque pour Nietzsche, le tranchant apollinien, et la folie dionysiaque. Les dieux tiennent les deux bouts ; ce qui les distingue considérablement de l’humanité. Particulièrement au regard de notre société contemporaine, normée, répressive et donc névrosante. Dans le panthéon de Franck Delorieux, les dieux n’ont ni norme, ni morale, obéissant non au nomos (loi), mais à la phusis (nature). Les dieux sont donc matérialistes, au sens antique du terme.

Notez dans les trois citations précédentes le rythme ternaire – il se retrouve tout le long du livre. Le poète l’égrène comme un refrain lancinant, géométrique et entêtant qu’épousent très bien les œuvres de Gianni Burattoni, comme celle-ci, page 18 (un triangle isocèle circonscrit à une feuille camouflée), ou celle-là, page 36 (où l’on devine le triangle d’une flèche dessous l’arc et la lyre, symboles d’Apollon). Franck Delorieux joue sans cesse avec la figure de l’anadiplose – pour parler la langue des rhéteurs –, et toutes ses variations, c’est-à-dire la répétition au début d’une séquence du même mot ou groupe de mots par quoi se terminait la séquence précédente. Si dans la citation tirée de « De l’arc et de la lyre », le procédé est facilement repérable, il serait vain, et un peu inutile, d’énumérer toutes les figures de style qui le complexifient. Chiasmes et autres syllogismes aboutissent à un enchevêtrement rythmique et logique, mimant les corps mythologiques, qui se déroule sous nos yeux avec l’illusion de la plus grande simplicité. Comme un fil d’Ariane que le poète nous tend à l’intérieur du labyrinthe. (Ce n’est sans doute pas un hasard si Ariane est l’un des personnages qui revient le plus sous sa plume.) Petite suite antique met en œuvre une mathématique où géométrie, rythmes et corps ne font qu’un. Déjà, le titre du premier poème nous mettait sur la voie : Actéon = Actéon. Les deux, trois, quatre termes d’une équation – celle du désir, la seule qui compte – sont identiques. On peut la renverser, la prendre par un bout ou l’autre, la faire trembler. Hippoménès dit d’Atalante « Elle sera mon époux » (Hippoménès et Atalante). Autre exemple : si Thésée tue le Minotaure, il pourra faire l’amour avec Ariane ; mais le labyrinthe est pour lui l’occasion de trancher en ligne droite, pour accomplir plus vite son désir : il fait l’amour au Minotaure mourant, quitte à oublier Ariane (Amour dans le Labyrinthe).

Dans l’équation du désir, toutes les étapes de la résolution se confondent. Il ne faut alors pas s’étonner si l’image qui surplombe et affole Petite suite antique est celle du miroir : la reproduction inversée, donc dissemblable, du même. Et lorsqu’il s’agit du miroir de Dionysos, il y a bien de quoi avoir quelques vertiges : « Le monde est le dieu toujours enfant. Le dieu toujours enfant est le monde. Homme, animal et dieu, plus dieu qu’homme, plus animal qu’homme, plus dieu et animal, plus homme et plus dieu. Plus dieu. Le dieu toujours enfant est le taureau et la panthère. Il est le monde. Il est la danse du taureau et de la panthère. Il est la danse du monde. Il est notre danse. Nous dansons dans son regard porté au miroir. Nous le regardons nous regarder. Les regards dansent. Le dieu toujours enfant tombe dans le miroir, il tombe dans le monde, le dieu toujours enfant tombe dans son regard, il tombe dans le monde. Le dieu toujours enfant, panthère et taureau, régit le monde, le miroir qui le happe et le tue, qui le fait renaître. Le dieu né deux fois naît dans le miroir, de l’autre côté du miroir, de chaque côté du miroir. ». Ainsi de suite : l’antique de Franck Delorieux est baroque. Et ce livre déroutant, comme en décalage dans le fil récent de son œuvre, annonce peut-être que Dionysos a surgi une troisième fois du miroir.

Victor Blanc

Franck Delorieux, Petite suite antique
Dessins de Gianni Burattoni, lectures enregistrées de Monique Dorsel.
Au coin de la rue de l’Enfer, 13€

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