Evan S. Connell : un couple, deux solitudes.


Mr. Bridge ne sait pas quel pourboire laisser au restaurant. Donner trop peu, c’est passer pour un pingre ; trop, c’est mépriser l’argent. Sa femme, Mrs. Bridge, affronte un dilemme semblable aux fêtes de Noël. Décorer la maison avec trop d’ostentation, c’est le signe des m’as-tu-vu ; ne pas en faire assez, c’est insulter la tradition. Dieu préserve les époux Bridge de passer pour des originaux !

Ce pourrait être le matériau d’une satire, mais ce n’en est pas une. Dans ses deux romans consacrés, à dix ans d’intervalle, à l’une puis à l’autre moitié du couple (Mrs. Bridge a paru en 1959, et Mr. Bridge en 1969), Evan S. Connell a cherché à dévoiler des personnages plutôt qu’à les railler. Bien sûr, l’écrivain américain nous fait voir à tout moment le grotesque chez ces gens obsédés par les conventions de leur milieu ; il nous montre le provincialisme de la bonne société de Kansas City dans l’entre-deux-guerres, le conservatisme de ces notables jaloux de leurs privilèges face un monde en mouvement ; il nous fait sentir à quel point leur obsession de la respectabilité n’est que l’expression d’une inquiétude profonde. Ces gens ont sacrifié leur individualité au conformisme de classe. Leur monde est confortable, mais il est de plus en plus étriqué. Le talent de Connell est de nous montrer qu’ils en souffrent parfois.

Les deux romans sont composés de brèves séquences, quelques lignes ou quelques pages — des épisodes d’une banalité en apparence insignifiante dont Connell extrait une substance insoupçonnée. Il faut beaucoup d’attention aux détails, de précision dans l’écriture, pour révéler des caractères qui se sont volontairement retranchés derrière un masque de bienséance. Connell possède ces qualités et il les met au service d’un lent travail d’exhumation des désirs, des peurs, des malentendus, des regrets.

Cette faculté à transcender l’anodin, Evan S. Connell (1924-2013) l’a perfectionnée, sinon acquise, en écrivant des nouvelles — genre négligé en France mais que les Américains tiennent en estime. C’est dans une nouvelle publiée en 1955 par la Paris Review que Mrs. Bridge fit sa première apparition. La première vignette s’intitulait « Se garer ». Tout l’art de Connell est dans ces quelques feuillets, qui ont été repris dans le roman.

Mrs. Bridge a du mal à manœuvrer son automobile. Au club, un voiturier se charge de la garer pour elle ; en ville, pour faire les magasins, elle est livrée à elle-même. Un inconnu se propose de faire le créneau à sa place. Reconnaissante, Mrs. Bridge hésite à lui glisser une pièce. Le temps de raconter cette anecdote, Connell a réussi à révéler la malédiction de deux êtres incapables de se communiquer l’un à l’autre : le mari, bourreau de travail, croit se faire pardonner ses absences en achetant à sa femme une berline grandiose ; elle n’ose pas lui avouer qu’elle ne lui convient pas. Elle est gênée de conduire une voiture si luxueuse pendant la Grande Dépression. Mais elle s’y résigne. Si son mari sacrifie sa vie de famille, tous les jours au bureau, pour lui offrir ce luxe, elle peut bien, elle aussi, faire bonne figure en promenant à travers la ville, malgré l’angoisse du créneau, sa solitude et sa fortune.

Sébastien Banse


Evan S. Connell, Mrs. Bridge
Editions 10/18, 309 pages, 7,80 €

Evan S. Connell, Mr. Bridge
Editions 10/18, 425 pages, 8,40 €


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