Bertrand Leclair, le roman comme expérience


Bertrand Leclair est romancier, essayiste, dramaturge. A la différence d’un Pascal Quignard, par exemple, la notion de genre ne s’est pas tout à fait éteinte en lui. Dans la pratique, Bertrand Leclair voit encore une différence entre l’essai et le roman, qui tient (dit-il) à la perception évidente du vide qui est intrinsèque à l’écriture romanesque. Ecrire un roman, « c’est tenter de jeter un pont sur le vide pour atteindre un autre qu’on veut toucher, mais un autre dont on ignore tout. » C’est ce qu’il avait appelé « le roman comme expérience », dans une conférence donnée à Paris, en 2006. Dans le roman qu’il publie aujourd’hui aux éditions du Mercure de France, Perdre la tête, l’art du roman est plus que jamais cette écriture sur le vide, dans le vide, et où – en plus – il a placé en exergue une célèbre phrase de Georges Bataille : « Ecrire est rechercher la chance » (mais peut-être pour nous rappeler aussi que la chance n’existe pas, ou qu’elle n’existe que sous la forme utopique).

Faut-il le souligner : le roman est une fiction, une fiction élaborée, construite pour échapper aux fictions ordinaires, dit Bertrand Leclair, et pour « s’arracher à la réalité commune dans l’espoir utopique d’approcher une vérité du monde débarrassée des lieux communs, de la doxa du moment. » C’est ce à quoi il faut s’attendre au seuil de son nouveau roman, Perdre la tête, qui, comme son nom l’indique, est une façon de se mettre « hors de soi », à l’image de ce que l’on peut éprouver dans la violence, la colère, la folie, le désir, la culpabilité…

« L’homme est seulement un être humain quand il joue. » C’est une phrase de Schiller que Bertrand Leclair aime beaucoup ; tout comme il cite volontiers dans ses romans – dans Perdre la tête comme dans L’invraisemblable histoire de Georges Pessant (Flammarion, 2010) – cette phrase : « Qu’est-ce qui n’existe pas un peu, une fois qu’on l’a imaginé ? », phrase fétiche que Villiers de l’Isle-Adam avait placée en exergue à son grand œuvre, L’Eve future, et dans lequel il réinventait Eve au paradis réparé des automates.

Dans Perdre la tête, le narrateur et personnage principal Wallace (c’est le nom qu’il se donne dans cette histoire ; pour répondre de ses actes, dit-il) Wallace se réveille cloué une jambe en l’air sur un lit médicalisé, à l’hôpital San Camillo Forlanini de Rome. Sa maîtresse, Giulia, lui a fait exploser le genou d’un coup de revolver, mais il ne la dénoncera pas à la police ; c’est vrai : « comment pourrait-il dénoncer l’être qui lui a bousillé la jambe pour le sauver, même si c’est dans la plus délirante des confusions mentales ? » De toute façon, Wallace est « moite de culpabilité », dit-il ; et il est peut-être même né coupable…

Comme Bertrand Leclair lui-même, Wallace est un homme qui a beaucoup lu et qui sait ainsi que le mensonge est essentiel à l’humanité. C’est un mâle, surtout, impayable, qui demande à Giulia si c’était un bon amant, son mari (le dénommé Pietro Petrucciani), avant son accident de moto qui l’a laissé paraplégique (mari qui est néanmoins aux commandes de cette histoire, on le comprend vite). Wallace a lui-même une femme, Hannah, et des enfants. Il dit qu’il y a deux sortes d’hommes : « ceux qui subissent leur destin, et ceux qui choisissent de subir leur destin. » C’est un jeu qui, pour l’écrivain qu’il est lui-même, le renvoie au rien de Flaubert (le célèbre « écrire sur le rien »), et donc à un rien qui n’est pas rien… Quant aux femmes, on avait déjà lu dans L’amant liesse, roman que Bertrand Leclair avait publié chez Champ Vallon en 2007, qu’elles veulent le ravage…

C’est bien ce qui arrive aussi dans Perdre la tête, avec Giulia, avec Hannah, peut-être même avec Fiorenza, son professeur d’italien ; mais surtout avec Giulia qui a écrit une lettre que personne ne peut comprendre (une lettre à personne). Et si écrire est rechercher la chance, c’est aussi parce qu’il y a beaucoup de hasard dans nos histoires, dans celle de Wallace a fortiori, même s’il s’est produit peu d’événements véritables dans sa vie, en tout cas jusqu’à ce coup de feu, en Italie, où la mafia n’est jamais très loin, ni même la Chine, qui elle aussi rejoint le roman comme expérience… Attirer le Chine dans le texte, voire l’y faire tomber, c’est le vertige chinois de Wallace, obsédé par les têtes tranchées des scènes capitales, un peu comme dans les photos du « Supplice chinois des Cents Morceaux », qui fascinaient tant Bataille, mais qui, depuis leurs premières publications, en 1923, se sont indéniablement banalisées… C’est la vie nue de Wallace, lui qui a lu – à n’en pas douter – le philosophe Giorgio Agamben expliquant que « la vie nue est l’énigme insoluble dont la modernité ne parvient pas à détourner les yeux. »

Didier Pinaud

Bertrand Leclair, Perdre la tête
Mercure de France, 256 pages, 19,50 €.

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