Anne Godard et la fille brûlée


On avait lu un premier roman d’Anne Godard, L’inconsolable, aux éditions de Minuit, en 2006, dont le sujet était la mort d’un fils, dans un monologue d’un genre particulier, un monologue du « tu », où tout reposait sur la contrainte de ce pronom personnel, et où l’on ne savait pas vraiment qui parlait, d’autant qu’il s’agissait peut-être moins de parler que d’entendre. C’était un livre terrible, celui d’une femme dont on nous racontait le deuil impossible, et qui était ainsi dans une sorte de monde désert, une femme que plus rien n’intéressait, surtout pas la littérature, à l’exception des livres de témoignage – « et encore, les plus insupportables », comme ceux des camps d’extermination, par exemple, « les seuls récits qui soient à ta mesure ».

Plus de dix ans après, Anne Godard revient avec un second roman, Une chance folle, où recommence la même histoire qui cloche, où la mort est encore là (dire la mort), où l’ambivalence du rapport à la mère conditionne tout, mais où il s’agit peut-être et surtout d’une jeune fille qui sent et qui expérimente qu’elle est éternelle

C’est Magda, qui, bébé, a été brûlée, qui ne se souvient pas de cet accident dont sa mère a noté les circonstances dans un carnet, soit tout ce qui fait qu’elle n’a pas pu la surveiller au moment opportun. Elle avait souffert, cette mère, peut-être même plus qu’elle ; c’est du moins ce qu’on lui disait toujours, dès qu’elle racontait ce que sa mère lui en avait dit. Mais quelque chose clochait dans ce récit – quant à un, quant à deux ; et Magda a fini par comprendre que ce n’était pas à elle que ce récit était adressé, « mais à quelqu’un qui aurait pu être sa mère, et qui l’aurait jugée. C’était à elle qu’elle écrivait, comme pour se justifier. » Tout se passait comme si sa mère avait été la seule à vivre ce qui était arrivé (dans le cahier, rien n’était noté du père ou du frère). Une mère courage, en somme, qui s’était entièrement consacrée à Magda, qui l’avait bien soignée, qui avait employé tous les moyens pour essayer de faire disparaître la cicatrice de sa fille (opérations chirurgicales, cures thermales, massages, etc.) ; une cicatrice qui ne lui avait guère épargné que le visage, mais c’était beaucoup ; une cicatrice qui aurait sans doute dû l’empêcher de vivre normalement mais c’était sans compter sur la partie intensive du corps, comme aurait dit le philosophe Gilles Deleuze ; cette partie intensive grâce à laquelle on peut naître – et renaître – autrement que par la mère, quand, soudain, nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels (pas immortels, non ; éternels)…

Didier Pinaud

Anne Godard, Une chance folle 
Editions de Minuit 144 pages, 14 €.

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