Margot et Rudolf Wittkower : La vie d’artiste


Voici un chef-d’œuvre de l’histoire de l’art : Les Enfants de Saturne. Psychologie et comportements des artistes de l’Antiquité à la Révolution française, de Margot et Rudolf Wittkower, mari et femme, revenant sans doute plus à l’épouse qu’au mari, car plus intéressée que lui par les biographies, les vies d’artistes qui composent ce gros livre de près de 600 pages, qui a d’abord paru en 1963, traduit en français pour la première fois en 1985, par Daniel Arasse, et réédité aujourd’hui dans une version revue, corrigée et augmentée d’une postface du professeur François-René Martin.

La biographie fut un problème dans les années 1960 où il va bientôt être question de la mort de l’auteur, chez Barthes, Foucault, chez les structuralistes où c’est l’œuvre qui compte, le texte, pas la biographie de son auteur… Mais Margot et Rudolf Wittkower n’avaient que faire d’être dans l’air du temps ; ils ont tout de suite préféré écrire un livre étrangement classique, un peu suranné, comme le dit François-René Martin, voire franchement anti-freudien, mais pour parler eux aussi de la mélancolie des artistes, de leur vie amoureuse, – celle, par exemple, de Giovanni Antonio Bazzi (1477-1549), un des peintres de Sienne les plus célèbres, surnommé Sodoma, rien de moins, parce que – dit Vasari (le célèbre auteur des Vies des peintres) – « il avait toujours autour de lui des enfants et des jeunes gens imberbes », qu’il aimait hors de toute mesure… Les historiens essaieront de justifier la conduite de Sodoma et d’autres artistes « amoraux », tout simplement au nom de la théorie néoplatonicienne selon quoi une belle œuvre ne peut être créée que par une belle âme…

Il est ainsi important de savoir que la conduite du Bernin comme mari, père, ami et homme du monde, fut exemplaire : « Il était profondément religieux, allait à la messe chaque matin et, pendant quarante ans, se rendit chaque jour à pied à l’église du Gesu pour y passer quelque temps en prières », comme nous le rapporte le couple Wittkower. En effet, c’est le même Bernin qui a sculpté l’extase de sainte Thérèse d’Avila, dans la chapelle Cornaro de Santa Maria della Vittoria, dans cette ville de Rome où Lacan fera une célèbre conférence, en 1953, « Fonction et champ de la parole et du langage », en attendant d’expliquer, vingt ans plus tard, à Paris, dans un séminaire bien nommé « Encore », qu’il a là une femme qui jouit… Margot et Rudolf Wittkower ne disent pas ça comme ça, mais ils expliquent bien que Le Bernin savait comment concilier le moralisme sévère de la Contre-Réforme et une forte sensualité ; et ils citent plutôt le jovial Charles de Brosses, président au Parlement de Dijon, qui dans son journal de voyage en Italie, en 1739-1740, note à propos de la Sainte Thérèse : « Si c’est ici l’amour divin, je le connais. »

Les Wittkower évoquent aussi le sculpteur Bartolommeo Ammanati (1511-1592) à qui l’on doit la déclaration la plus explicite sur la question de l’inconvenance, dans une lettre célestement prude, dans laquelle il va rejeter violemment les œuvres qu’il avait réalisées antérieurement, comme la Fontaine Neptune, place de la Seigneurie, à Florence, qu’il a fini par juger obscène… Mais les Wittkower nous expliquent justement qu’il existait peu de Florentins pour voir de l’obscénité dans l’art de leur temps, à tel point qu’ « aucune objection ne s’éleva contre les figures nues avant que la pruderie d’un autre âge n’en juge différemment. » En tout cas, au Moyen Age et à la première Renaissance, les églises et les monastères abondaient en œuvres pleines de sensualité, et leurs auteurs pouvaient fort bien être des hommes pieux d’une conduite exemplaire, « des hommes pleins de dévotion et de crainte de Dieu ». Ou c’est l’exemple de Fra Filippo Lippi, dont les œuvres sont incontestablement religieuses – comme son grand tableau du Louvre : La Vierge et l’enfant entourés d’anges avec saint Frediano et saint Augustin -, mais dont les principes moraux laissaient à désirer…

Il y a quelques siècles encore on pouvait être un criminel (Le Caravage, Cellini), et être encore bien plus remarquable par la qualité de ses œuvres que par sa vie de délinquant. Les Wittkower appellent les enfants de Saturne ces artistes qui sont tous plus ou moins mélancoliques. Aristote le premier avait postulé un lien entre l’humeur mélancolique et un talent exceptionnel dans les sciences ou dans les arts. Mais là encore il y a débat : la mélancolie est-elle un mal ou une bénédiction ? Le Bernin et Rubens, Rembrandt et Vélasquez n’ont jamais été décrits comme des mélancoliques ; il a fallu attendre l’époque romantique, avec des artistes comme Gaspar David Friedrich, « pour que la mélancolie devienne de nouveau une des conditions de la catharsis mentale et émotionnelle. » Il y a aussi un lien entre le génie et la folie créatrice, le concept Renaissance de l’ « artiste divin », soit l’esprit angoissé de Pontormo, celui de Piero di Cosimo, et les étranges habitudes de Graffione Fiorentino (1485-1527), contemporain de Piero, qui fut une personne bizarre et hors du commun : « Il ne mangeait jamais chez lui que sur une table dressée avec ses propres dessins préparatoires ; et il ne dormait jamais dans un autre lit qu’un coffre plein de paille, sans le moindre drap. »

Les Wittkower citent Proust, ici, qui affirmait que « tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux ; ce sont eux et non pas d’autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d’œuvre. » Mais on a aussi de grands artistes parfaitement calmes, comme Claude Lorrain, qui aimait la vie retirée et se consacrait entièrement à son travail, qui n’a jamais corrigé son manque d’éducation et qui n’a jamais réussi à maîtriser la langue italienne, à Rome où il vécut plus d’un demi-siècle, au milieu de la concurrence de son temps. On l’a beaucoup plagié (le peintre français Sébastien Bourdon, en particulier, qui mettait moins de temps à faire un faux qu’il n’en fallait à Claude pour réaliser l’original). Mais il trouva la parade : il décida de faire un recueil et commença ainsi à recopier les inventions de tous les tableaux qu’il vendait : c’est le Liber Veritatis de Claude Lorrain. A la fin du XVIe siècle et tout au long du XVIIe, il y avait aussi des vols d’œuvres d’art : des artistes obscurs – sans emploi – volaient ceux qui avaient du succès. Nombreux sont les artistes qui ne pensent qu’à l’argent, avares ou prodigues, avares comme le romain Cerquozzi (1602-1660) qui était si pingre que sa ladrerie devint proverbiale. Il ne se maria jamais ; mais il put s’acheter une belle maison sur le Pincio.

Les Wittkower nous donnent une liste hétéroclite d’avares et disent qu’il serait facile de la couronner par une longue liste de dépensiers. Un de ces paniers percés était peut-être Hans Holbein le Jeune (1497-1543), mais ses biographes n’écrivirent que très longtemps après sa mort… On peut néanmoins citer avec certitude quelques artistes qui furent riches aux XIVe et XVe siècles. Giotto, Ghiberti, Brunelleschi. Bramante, Raphaël et Titien vivaient comme des princes. La vie de Titien constitue « comme le résumé de l’existence d’un grand artiste de la Renaissance ». Les Wittkower nous montrent l’opulence de Titien et ses astuces financières…

Mais Le Bernin allait bientôt faire mieux, plus fort encore, lors de la procession triomphale qui le mènera de Rome à Paris, avec des foules, dans le moindre village, qui se pressaient sur son passage, pour l’acclamer… C’était une véritable star. Ce voyage montre à quel point avait changé, en moins de cent cinquante ans, le statut professionnel de l’artiste, qui n’atteindra jamais plus par la suite de tels sommets, nous disent les Wittkower. Le Bernin devra pourtant renoncer à son grand projet pour la façade du Louvre, renoncer à sa statue équestre de Louis XIV, qui ayant déplu au roi se trouva vite reléguée à l’écart du château, à l’extrémité du bassin des Suisses, à Versailles, et il aura fallu attendre les dernières années du XXe siècle pour qu’un moulage de cette statue soit érigé au cœur de la grande cour du Louvre, à côté de la pyramide de Pei, où elle est finalement aussi évidente et invisible que le château d’Argol de Julien Gracq, ou que la lettre volée d’Edgar Allan Poe…
Les enfants de Saturne, disent les Wittkower : il y a de quoi.

Didier Pinaud


Margot et Rudolf Wittkower, Les Enfants de Saturne »
Editions Macula, 624 pages, 35 €

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