Ring Lardner reporter de guerre (ou presque)


En novembre 2015, nous notions dans ces pages le peu d’intérêt des éditeurs français pour l’œuvre Ring Lardner (1885-1933). « Lardner, représentant de deux écoles de la littérature américaine – le journalisme sportif et les nouvelles , mériterait mieux », écrivions-nous. Les éditions du Sonneur nous exaucent aujourd’hui en publiant Mes quatre semaines en France. Il s’agit d’une série de reportages sur la Première Guerre mondiale que le magazine Colliers commanda à Lardner à l’été 1917. Celui-ci, plus habitué aux comptes rendus de baseball, s’exécuta sans enthousiasme, mais toujours avec humour.

Quiconque veut apprendre quoi que ce soit de factuel sur la Grande Guerre peut passer son chemin ! Du conflit, l’envoyé spécial aperçoit quelques manoeuvres à travers des jumelles, entend quelques coups de canon au loin… « Il n’y a rien à écrire sur la guerre », avoue-t-il, « et ce que vous écrivez tout de même, la censure le passe à la moulinette. »

La bataille que rapporte Lardner est celle qu’il livre contre l’absurde formalisme de la bureaucratie militaire et l’inconscience des chauffeurs de taxi parisiens. Face à cet environnement inhospitalier, le reporter se résigne stoïquement au sarcasme laconique : « Pour me rendre au quartier général américain où je vais chaque matin me faire refuser le sauf-conduit pour accéder aux camps, je paie un franc cinquante à condition que le chauffeur rate toutes ses cibles. »

On sait que c’est sa contribution au langage vernaculaire qui vaut à Ring Lardner une place dans l’histoire de la littérature américaine, mais c’est son humour qui lui a apporté le succès. C’était un ironiste, incapable de prendre rien au sérieux, et jamais davantage inspiré que par la fatuité ou la suffisance. Au cours de sa carrière de journaliste, Lardner a croisé de nombreux joueurs de baseball un peu provinciaux, un peu fanfarons. Il s’est beaucoup amusé avec ce type de personnage dans ses livres ou ses articles, il l’a « chambré », mais sans cruauté — il faut relire des nouvelles comme « Champion » ou « Un jour avec Conrad Green » pour voir que Lardner réservait sa férocité au tartufe prétentieux, à la brute respectable.

Une telle attitude mène nécessairement à l’autodérision. Ici, sans cesse bringuebalé entre des Français incompréhensibles et des Anglais à la politesse « douloureuse », le personnage de Lardner, toujours en retard ou en panne, réalise la parodie du grand reporter qui saute les frontières et brûle les étapes : « A l’avant, Joe conduisait pendant que Howard étudiait la carte routière. Quant à moi, j’attrapais froid sur le siège arrière. » Heureusement pour nous, la défaite du baroudeur est la victoire du satiriste : « Onze de nos mouchoirs ont franchi les lignes de la blanchisserie. Deux sont revenus. Neuf sont portés disparus. »

Oserons-nous demander aux éditeurs de nous donner aussi les nouvelles de Lardner, et son amusant petit roman épistolaire, You know me Al ? Osons.

Sébastien Banse


Ring LARDNER, Mes quatre semaines en France
Traduit par Thierry Beauchamp
Editions du Sonneur, 165 pages, 16,5 €

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