Pour ceux « qui ne sont rien »


Au bord du fleuve, sur une plaine manifestement dédiée aux activités industrielles et surplombée par des immeubles d’habitation de même acabit, une machine de chantier au long bras détendu arrache de sa main griffue un large pan d’un bâtiment de stockage en tôle ondulée. Elle semble ainsi décoller une affiche déjà lacérée pour effacer du paysage cette relique d’un temps révolu et obsolète. Pris à distance, ce plan constitue l’hypnotique scène introductive de L’Usine du rien, de Pedro Pinho, film présenté à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs. C’est aussi sur ce plan qu’il se conclut : la peau du hangar est alors suffisamment écorchée pour que celui-ci s’écroule sur lui-même. Il n’y avait donc pas de réalité cachée derrière le décor apparent, ni de structure encore viable sous la façade entamée.

Entre ces deux scènes, le film développe sur presque trois heures les multiples facettes d’une thèse que l’effondrement du hangar figure symboliquement. Cette réalité nue et sans fard, c’est celle de la fin du travail, dans une société qui continue pourtant de faire peser sa nécessité comme une contrainte tombée du ciel et dont le sujet moderne ne semble pouvoir s’affranchir. Pourtant, cette réalité ne renvoie à aucun arrière monde d’où l’on tirerait les ficelles : le scandale n’est pas dans le fait que le travail disparaisse, mais dans le fait qu’il n’y ait pas (encore) d’alternative à son rôle structurant au cœur de la société capitaliste.

Mais si la force et la pertinence de la thèse donnent une charpente solide au film de Pedro Pinho, c’est bien avec la chair, qui tout à la fois l’habille et l’assemble, que l’on en fait une œuvre à part entière. Ses trois heures s’avèrent donc ne pas être de trop pour déployer toute la créativité d’une composition aux multiples contributeurs, pour laquelle sont crédités au même rang aussi bien la réalisation, le production que le montage. Ce geste ne peut être réduit à un simple effet de manche puisqu’il rejoint le propos du film en relatant une aventure collective qui a pour tremplin le monde du travail mais qui propose finalement une échappée visant bien au-delà.

L’aventure en question est celle d’un groupe d’ouvriers confrontés au démantèlement de leur usine, probablement dans le cadre d’une délocalisation puisqu’ils surprennent par hasard des déménageurs mutiques venus nuitamment pour embarquer les machines vers une destination inconnue. Confrontant dès le matin le directeur du site, il découvre qu’il n’est pas mieux informé qu’eux, avec au moins cependant la perspective de pouvoir rapidement rebondir ailleurs, ce dont il ne se prive pas en prenant rapidement la fuite après avoir pris connaissance de l’opération en cours. C’est donc la propriétaire de l’usine qui débarque à son tour, accompagnée de nouveaux supplétifs, pour expliquer benoîtement que la restructuration en cours est une opportunité pour tous. Son discours, d’abord fondé sur la connivence avec chaque employé, prend vite un tour plus menaçant lorsqu’elle constate que cette stratégie visant à mettre en avant les liens de chacun avec elle plutôt qu’entre eux n’éteint pas leurs légitimes préoccupations.

Il faut noter l’intelligence avec laquelle est tournée et montée cette scène. Elle est d’abord centrée sur le personnage virevoltant de la propriétaire en femme d’affaires conquérante, dans le sillage de laquelle tous les autres semblent comme pris dans un maelström, qu’il s’agisse des ouvriers décontenancés ou des larbins qui se présentent comme les sous-officiers de sa campagne en cours. Ce blitzkrieg échoue cependant et cela n’est pas tant dû à la combativité des ouvriers qui lui font face qu’à leur quasi hébétement devant une situation dont ils perçoivent le danger mais pas l’échappatoire. Ainsi, c’est littéralement dos au mur qu’ils vont se regrouper pour encaisser cette première attaque explicite et la repousser en marquant une frontière entre eux ceux qui les oppressent, c’est-à-dire les prescripteurs du travail subordonné maintenant dénué de toute perspective. La scène glisse donc progressivement vers un champ/contre-champ où les protagonistes sont clairement dissociés en deux visions irréconciliables et ne font plus que s’interpeller à distance.

Il ne s’agit là que du premier mouvement de toute une série d’étapes par lesquelles passe le collectif de travailleurs privés d’activité mais recouvrant petit à petit une certaine lucidité sur leur condition. Ceux-ci s’engagent d’abord dans une occupation, non sans quelques affres et dissensions, à partir de laquelle ils élaborent ensuite un projet d’autogestion. Mais que faire du contrôle recouvré d’un outil de travail dans un monde où les activités productives ne trouvent leur confirmation que dans la (sur)valeur réalisée et non dans l’usage permis ? Que peut bien signifier de prolonger la production de richesses si celles-ci prennent toujours et encore la forme de marchandises, alors même que cette voie s’avère d’ores et déjà une impasse – et quels que soient ceux qui feignent, ou qu’on accuse, de tenir la barre ? La finesse du scénario, la qualité de la réalisation et la justesse de l’interprétation et du montage permettent au spectateur de s’approprier ces questions qui se déploient au fur et à mesure que sont exposés les parcours individuels et collectifs de ces aventuriers de l’expérience autogestionnaire, mais aussi que s’intercalent et s’entrelacent des considérations saisies dans le cours de la vie quotidienne ou dans des controverses théoriques sur la nature du capitalisme.

Ce qui se dessine au final ne peut être qu’une réponse en demi-teinte, ou plus exactement une réponse ouverte. Si la reprise de l’outil de production est un moment sur lequel s’appuie l’autonomie du collectif ouvrier, sa gestion n’offre aucune perspective pour s’émanciper des contraintes de la production marchande. Ces constats, qui sont aussi ceux que le mouvement ouvrier a pu déjà formulé par le passé, que ce soit à Barcelone en 1937 ou en Argentine en 2001, prennent une nouvelle acuité alors que le travail devient un privilège concédé à une population de plus en plus étroite.

L’Usine du rien, en plus d’être une réussite par son adéquation entre le fond et la forme, est certainement le premier film à poser les bonnes questions sur le travail. Il le fait par ailleurs en s’appuyant sur une situation on ne peut plus actuelle mais inscrite dans une histoire plus large, au lieu, comme d’autres œuvres ayant des ambitions politiques, d’asséner des réponses dont la date de péremption est déjà dépassée. Il faut espérer que ses qualités formelles et son approche radicale, saluées lors sa sélection pour le festival de Cannes, lui permettront de trouver aussi un public lors de sa sortie en salle en décembre prochain.

Éric Arrivé


L’Usine du rien (A Fábrica de Nada)

Film réalisé par Pedro Pinho, 2017, 2h 57min.