Poésies de toutes les latitudes


La vision du monde portée par les poèmes non-hexagonaux nous est accessible tantôt par la traduction, quand ce qu’elle produit est un poème, tantôt sans transposition, quand l’auteur étranger écrit dans notre langue, ce qui n’est pas si rare. Sonnets pour un homme mourant est publié en édition bilingue, en vis-à-vis. L’auteur, Burns Singer, (pseudonyme qui réunit, sans prénom, les noms de son père et de sa mère) est né en 1928 aux états-Unis, de parents immigrés qui ont quitté avec lui, quatre ans plus tard, l’Amérique pour l’Écosse. Le père était fils de juifs polonais, la mère entrecroisait des origines irlandaises et norvégiennes. Burns Singer lui-même a parcouru l’Europe de l’après-guerre. Il est mort à 36 ans d’une crise cardiaque. Esprit brillant aux intérêts multiples, écrivain prolifique, il s’est fait connaître par les journaux, les revues, la radio, mais deux livres seulement ont paru de son vivant. L’un regroupe la plupart de ses poèmes publiés en périodiques, l’autre traite de la pêche industrielle.

Au nombre de cinquante, les Sonnets tentent, dit Patrick Maury en préface, « d’éclairer le vieux passage de la vie à la mort ». Si la mort prématurée du poète fait rétrospectivement apparaître son œuvre comme prémonitoire, il faut voir d’abord qu’il a grandi dans la crise des années trente, puis sous les bombardements des avions nazis durant la guerre. Ses parents étaient dépressifs, sa mère, femme au foyer aimante et douce, se suicidera en 1951 et c’est lui qui découvrira le corps, le dépendra.

Assumer les aléas d’une condition promise à la mort, telle devrait être l’œuvre du langage : « Chaque conviction aveugle cherchée et cachée / Lumineusement dans son langage ». La contradiction surgit dès le premier poème. C’est à elle qu’il revient de poursuivre la vérité, elle s’y efforce sous forme d’un dialogue entre un vivant et un mourant : «  Quand, guéri par ta mort, je suis vaincu par la mienne / Jusqu’à ce que, grâce aux vies que chacun de nous s’est prêtées / La mort meurt en nous deux et que des chants refusent sa plainte ». Y a-t-il là, au tréfonds, un désir de vie ? Sans doute, mais désespéré. En d’autres poèmes, il est reporté religieusement dans l’au-delà. Le dernier sonnet s’en remet à l’amour, qui « écoute et sauve », qui est dit « péché » pour commencer et pour finir « silence ». Echec du langage ? Non, il prend en charge le va-et-vient entre les mots et leur rupture, il dessine « l’image impalpable de ce que je ne peux pas dire ». Dans l’original anglais, cette pensée mouvante est coulée dans une forme fixe. La traduction française a la sagesse de ne pas se livrer à des acrobaties de rimes et de décompte syllabique, qui n’auraient pu être que des trahisons successives. L’énergie du vers libre prend en charge la densité des sonnets.

Nimrod est né en décembre 1959 au Tchad, dans un village polyglotte. Le français est devenu sa langue à l’école élémentaire. Il en a fait sa langue d’écriture. J’aurais un royaume en bois flottés est une anthologie personnelle, sélectionnée dans une œuvre poétique importante. Il est aussi essayiste et romancier. Depuis 2015, il anime une collection de poésie africaine. Son nom de plume est le prénom que lui a donné son père, pasteur luthérien, se référant au constructeur de la tour de Babel, descendant en droite ligne, selon la Genèse, du deuxième fils de Noé, ancêtre des Noirs africains. La lecture de la Bible a été son éducation première. A 25 ans, la guerre civile l’a amené à quitter le Tchad, d’abord pour la Côte d’Ivoire, puis d’autres pays. Arrivé en France en février 1991, il y est maintenant installé au nord, sans cesser d’être « un apatride à vie » (Bruno Doucey, préface). L’anthologie comprend des poèmes, parfois révisés, de ses ouvrages Passage à l’infini (1999), En saison suivi de Pierre, poussière (2004), Sur les berges du Chari, district nord de la beauté (2016), d’où provient le titre du volume, un poème inédit et l’intégralité de Babel, Babylone (voir Les Lettres Françaises, n° 75, octobre 2010). Les thèmes sont nombreux, de même que les substrats sur lesquels ils se développent. La première séquence est consacrée à un Art poétique en douze poèmes et une prose.

« Je connais le lieu du poème, ma gorge [… ] Je suis le gardien des émotions rocheuses ». La prose reprend la postface à la seconde édition de Pierre, poussière. Elle met l’accent sur une erreur courante : le caractère obligatoirement imprécatoire de la poésie africaine. C’est un point qu’a retenu Bruno Doucey, il y voit la conformité aux attentes de l’ex-colonisateur. Ce qu’exige Nimrod n’est nullement de s’adonner à l’art pour l’art, bien au contraire, mais de faire résonner au plus haut de la beauté la rupture avec l’injustice et la soumission. « Un poète, on oublie trop souvent de le noter, dit toujours non ». Et la séquence suivante s’appelle justement Cris. On y trouve entre autres un hommage aux mineurs sud-africains fusillés à Marikana, suivi d’un hommage aux étudiants tchadiens réprimés les 8 et 9 mars 2015 à N’Djamena.

La traversée du Tibesti, massif montagneux du Sahara, l’amène à demander : « La marche vers l’infini nous rendra-t-elle raison / De notre destin d’errants ? » et aussi à constater : « Au creux de l’infini, s’esquissent des derrricks / Qui pompent je ne sais quoi ». La séquence Les Beaux-Arts médite devant des œuvres de plasticiens. Il s’y trouve des extraits d’un poème Pierres inspiré par les sculptures de Patrick Maury, cotraducteur des Sonnets pour un homme mourant, poète et sculpteur. Ce n’est pas cette coïncidence qui réunit dans cette chronique les deux ouvrages, mais elle montre le courant qui passe entre les écrivains et les artistes d’une même époque, ici la nôtre. « La pierre offre / à ton outil la matière d’une langue / Dont la syntaxe déchiffre des rites bien enfouis. »

Nimrod a tenu à inclure Babel, Babylone en entier dans son anthologie personnelle. C’est sa façon de dire adieu à la région verdoyante où il a grandi, désormais submergée par la laideur quotidienne, le plastique noir et la pollution. Ce n’est pas son dernier ouvrage publié, mais il est capital dans la formation de sa pensée. De ces pages, son regard embrasse la continuité des temps depuis l’apparition des humains sur terre. « Dans les grottes de la préhistoire, les peintures du Tassili enchantent toute sensation par une geste antique. » Cette geste du passé implique un futur où le poète vient s’inscrire.

En 1974, Luis Mizón, né en 1942 à Valparaiso, quitte le Chili du dictateur Pinochet et arrive en France. Il y est rapidement reconnu comme poète, publié d’abord dans des traductions de Claude Couffon. Quelques années plus tard, il crée directement en français. Sa bibliographie compte de nombreux titres. Le Chili actuel est fier de lui, lui a décerné en mai dernier une haute distinction. Il s’était intéressé dès ses vingt ans à l’Ile de Pâques, une île chilienne de la Polynésie qui intrigue par ses ruines témoins d’un culte ignoré. Avec Mata ki te rangi / Les yeux qui regardent le ciel, Mizón suit un itinéraire jadis sacré, tout en redonnant la parole à une écriture indéchiffrée. Chaque poème porte un nom de lieu, suivi de sa latitude et de sa longitude, en vis-à-vis de la reproduction d’un pictogramme antique, retravaillée par le graphiste Nicolas Claveau. Par exemple, Ahirai 27°05’S 109°18’O nous dit : « Petit abri pour les vaisseaux / au grand soleil du matin / cale remplie de caresses / fenêtres du feu lointain ».

Françoise Hàn


Sonnets pour un homme mourant de Burns Singer
Traduit de l’anglais par Anthony Hubbard et Patrick Maury. Edition bilingue.
Editions Obsidiane, 118 pages, 15 euros.

J’aurais un royaume en bois flottés, Anthologie personnelle 1989-2016, de Nimrod.
NRF, Poésie/Gallimard. 256 pages, 7,30 euros.

Mata ki te rangi /L’île dont les yeux regardent le ciel, de Luis Mizón.
Editions Méridianes, Pierre Manuel – 6 rue Salle l’évêque 34000 Montpellier. Courriel : pierre.manuel3@orange.fr


Please follow and like us: