Nantes a son nouveau Musée d’Arts


« Nantes, la seule ville en France… (avec Paris) où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine, où certains regards brûlent pour eux-mêmes de trop de feux, (…) où pour moi la cadence de la vie n’est pas la même qu’ailleurs, où un esprit d’aventure au-delà de toutes les aventures habite encore certains êtres… ».

C’est cette citation du Nadja d’André Breton que l’on a en tête en participant à l’inauguration du Musée d’Arts — l’ancien Musée des Beaux-Arts de Nantes —, qui permet sans doute de dire que cette nouvelle institution est peut-être maintenant la première en France, la plus aventureuse, en dehors de Paris. Le Voyage à Nantes, qui peut se prolonger par une promenade d’art et d’architecture dans la ville, vaut à l’évidence déplacement et séjour, tant est réussie une opération qui a été longue (six ans), coûteuse (88 millions, le coût initial a plus que doublé du fait des contraintes, notamment en sous-sol), mais spectaculairement réussie.

On peut se souvenir qu’à l’origine, le musée était un quadrilatère massif, « étrange monument aveugle, sorte de piédestal découronné de son quadrige » (Gracq, La Forme d’une ville). Son ouverture datait de 1900, pour abriter des collections assez prestigieuses, dues en partie au collectionneur François Cacault (au début du XIXe siècle : primitifs, Pérugin, trois La Tour, des exemples de la renaissance italienne, des caravagistes, des contemporains italiens de Cacault…), bien enrichies d’acquisitions et de dépôts (Courbet, Ingres, Delacroix, Corot, Gérôme…).

Ce bâtiment incluait la Bibliothèque municipale, dont l’aimable responsable refusait en souriant l’accès aux éditions anciennes du marquis de Sade au jeune étudiant censé entreprendre une thèse assez fictive sur l’œuvre du marquis, mais prêtait volontiers la collection à couverture jaune des Cahiers du Cinéma. Une nouvelle médiathèque ouverte en 1985, en face des anciens chantiers navals, a permis une première rénovation du lieu, ouvert sur un large et lumineux patio, en mettant en valeur des collections modernes et contemporaines très représentatives (Kandinsky, Manessier, Martin Barré, Morellet, Soulages, Gerhard Richter, Martial Raysse…).

Mais il s’est agi, cette fois, de dépasser le cadre initial, nécessairement circonscrit pour gagner latéralement des espaces, en taillant dans le tissu urbain d’est en ouest, jusqu’à réunir au musée l’abside de la voisine chapelle de l’Oratoire, construite au XVIIe siècle, dotée d’une façade baroque, en passant par la création d’un bâtiment moderne, qui va s’appeler le Cube, et un jardin. Cette opération délicate, qui suppose de relier trois styles différents (baroque, contemporain, IIIe République) et de créer une circulation claire et fluide, est l’œuvre du cabinet londonien Stanton Williams et de l’architecte Patrick Richard, son codirecteur.

Plusieurs éléments contribuent à la réussite de ce défi. En premier lieu, sans doute, la couleur très blanche, en partie due à l’utilisation de la pierre locale, le tuffeau, pierre friable très claire, harmonieuse. La façade autrefois académique de l’entrée du musée, fermée de grandes grilles, est maintenant ouverte par un parvis beaucoup plus accueillant, animé, qui fait oublier certaines mutilations de la Guerre (des sculptures fondues par l’occupant). De grands espaces, des escaliers monumentaux s’ouvrent sur le patio et les espaces de circulation, qui possèdent une très belle lumière, en partie zénithale, laquelle rend doux et élégants, agréables à fréquenter, tableaux et sculptures dont la présentation a été repensée judicieusement (comme, par exemple, la célèbre Madame de Sennones d’Ingres, icône du musée, entourée de copies en grisaille et contemporaine).

Pour l’inauguration, la beauté de cette lumière est renforcée par une étonnante installation de Susanna Fritscher, artiste autrichienne, Nut mir Luft, mit Licht und mit Zeit (De l’air, de la lumière et du temps), qui occupe tout le patio. Inspirée par cette lumière, elle emplit l’espace entier de fils de silicone transparents, tendus verticalement. Ils créent une impression tamisée de brume, les visiteurs pouvant circuler, avec précaution, dans cet espace, à l’intérieur duquel leurs silhouettes deviennent plus floues et poétiques, pour certaines féériques.

Installation contemporaine, donc, qui introduit aux espaces nouvellement créés, qui ont ajouté 30 % de surface au musée (il passe de 11 400 à 17 000 m2), et qui permettent de présenter, sur plusieurs niveaux, ultérieurement modulables, dans le Cube adjacent à la partie ancienne, les collections moderne et contemporaine du musée. Elles se distinguent par leur cohérence, en particulier autour de l’abstraction, et leur renouvellement, jusqu’à des œuvres puissantes de Joan Mitchell, des abstractions et idées géométriques de Morellet, de très raffinés tableaux de Martin Barré, un grand Boltansky, des installations d’Anish Kapoor (qui était intervenu au musée en 2007), une grande maquette d’Anne et Patrick Poirier, Mnémosyne, etc. Mais auparavant, le musée avait, avec des artistes nantais aussi, constitué de très belles et riches collections, avec des artistes qui vont de Sonia Delaunay à Bryen ou Gorin.

L’imprégnation de l’histoire surréaliste, le souvenir de Vaché, de Claude Cahun, de Jacques Viot, Pierre Roy, Boiffard et d’autres, a pu inciter Jean-Jacques Lebel à considérer que le musée de Nantes était apte à accueillir une partie de sa collection, que l’on sait éclectique et excentrique, et dont quelques éléments sont présentés, foisonnants et intrigants, depuis Gherasim Luca jusqu’à son ami Erro, à Spoerri, Wolf Vostell ou Marcel Duchamp, mais avec une Boîte sans valise. Moments étonnants qui retracent une période foisonnante de la création, à partir de Fluxus et des années soixante. Le célèbre Grand tableau antifasciste collectif (de 1960) est accroché. Une exposition plus large de la collection Lebel est prévue pour 2020.

De ce dédale foisonnant, on parvient jusqu’à l’abside de la chapelle de l’Oratoire où est présentée une vidéo de Bill Viola, acquise par Nantes (d’où son titre : Nantes Triptych). Dans l’obscurité de la chapelle se présente ainsi une vidéo à trois volets, comme les triptyques anciens des autels, qui, en trente minutes, présente les trois âges de la vie : naissance (accouchement entièrement filmé), mort (derniers instants d’une vieille dame, la mère de l’artiste, filmés aussi), entre les deux la vie, symbolisée par les ébats, aisés ou difficiles, ardents ou étouffés, d’un homme qui se meut entre deux eaux. Au premier cri de vie du nouveau-né répond le dernier souffle de la mourante (accompagné de ceux du nageur). La vidéo, réalisée en 1992, est présentée pour la première fois et provoque une émotion intense, unique, presque parfaite, comme le sont plusieurs réalisations de Bill Viola.

Le parcours est ainsi exceptionnel, parce qu’il permet un va-et-vient entre les productions de plusieurs siècles – le musée se plait à parler de sept siècles –, et ainsi une réflexion sur l’apport de l’Art, pour certainement magnifier le présent, mais aussi s’interroger sur la destinée de chacun. Le « Voyage à Nantes » est un voyage à l’intérieur de soi-même.

Philippe Reliquet

Installation « De l’air, de la lumière et du temps », 
de Susanna Fritscher, jusqu'au 8 octobre.
Musée d'Art de Nantes, 10, rue Georges Clémenceau.