Mme de Staël : Une puissance divine


Madame de Staël est un écrivain suprême et énigmatique. Elle appartient à son temps et à la fois elle est hors du temps, de l’érudition, des analyses méticuleuses. La passion qui l’anime violemment est une vague gigantesque qui emporte et transforme tout. Et ce n’est pas, il me semble, parce qu’elle est née au XVIII siècle, mais en raison de sa personnalité extraordinaire, indépendante, inclassable. Envoyée en exil, elle pense, écrit, défend la liberté. Elle a une vision de l’Europe entière dans la politique et la littérature de chaque pays. Les femmes avaient plus d’existence chez les Romains que chez les Grecs, dit-elle. Son ouvrage De la littérature, qui ouvre le livre de la Pléiade, est un prodige. Constamment elle compare les Anglais aux Allemands, les écrivains du Nord à ceux du Sud. Mais, dit-elle, il ne faut pas tracer autour de la pensée de l’homme un cercle dont il lui soit défendu de sortir, car il n’y a pas de talent là où il n’existe pas de création, soit dans les pensées, soit dans le style.

L’œuvre de Germaine de Staël est une pure création dans tous les sens. À plusieurs reprises elle aborde le thème de la religion par rapport à l’esprit humain : rien ne compte plus pour elle que l’élévation de l’âme. Elle est convaincue que la littérature, qui perfectionne l’art de penser et de s’exprimer, est nécessaire à la liberté. Et qu’elle est importante dans ses échanges avec la gloire, le bonheur et dans le rapport entre l’état politique d’un pays et son esprit philosophique. Elle constate que la puissance d’aimer semble s’être accrue avec les progrès de l’homme et, en premier, avec les mœurs nouvelles qui ont appelé les femmes au partage de sa destinée. À ses yeux, beaucoup de changements se sont opérés en littérature et en philosophie lorsque les femmes ont commencé à faire partie de la vie morale de l’homme. Madame Staël tourne autour des poètes, des mœurs anciennes, des coutumes changeantes. Elle remarque que dans les tragédies grecques, il suffisait d’un oracle des dieux pour tout expliquer. Racine, de même, par des raisons tirées des passions humaines et la fatalité, expliquait les forfaits commandés par les dieux. Elle compare les Anciens aux Modernes, défendant ces derniers; et affirme que les femmes avaient plus d’existence chez les Romains que chez les Grecs et que les Romains étaient supérieurs dans les observations morales et philosophiques. En conséquence les thèmes qu’elle préfère : la possibilité des femmes, la liberté, l’amour qui ne connaît pas la paix.

Le lecteur est interloqué par l’étendue de son esprit, de son savoir inné et par les rapprochements et les écarts qu’elle dresse entre les disciplines. Or malgré la conviction inébranlable de ses réflexions, transporté par son style, il est amené à lui faire confiance. Madame de Staël a une manière originale d’écrire; chez elle le moi n’est pas, sauf exceptions, intime, ni personnel, mais général. Ce qu’elle écrit est une réalité partagée malgré le ton légèrement mélancolique qu’elle emploie et duquel elle s’efforce de s’écarter. Aussi, elle met en doute les idées faites, prolonge ses phrases comme une recherche, les reprend autrement pour dépeindre une littérature liée à la philosophie, à la science, et en premier à la religion. Non sans ardeur, elle commente la présence de la religion chrétienne dans la littérature. Elle ne met pas en première ligne la poésie. Ce qui lui importe : le progrès de l’esprit humain. Non sans effort, elle tâche de ne pas être subjective, revient en arrière dans ses considérations; on dirait qu’elle dialogue avec elle-même afin de traduire les nombreuses facettes des questions qui la portent : L’Antiquité sied bien aux beautés simples; néanmoins nous trouverions les discours des philosophes grecs sur les affections de l’âme trop monotones s’ils étaient écrits de nos jours : il leur manque une grande puissance pour faire naître l’émotion; c’est la mélancolie et la sensibilité.

Germaine de Staël critique, propose, observe profondément ses domaines de prédilection où l’art et la beauté tiennent la première place. Son style dense, voluptueux, enveloppe ses pages qui évitent de sombrer dans le drame. Revenons aux observations générales, aux idées littéraires, à tout ce qui peut distraire des sentiments personnels, écrit-elle. Elle déchiffre la littérature espagnole, et en parlant de la langue italienne écrit : L’italien n’a pas assez de concision pour les idées… C’est une langue si extraordinaire, qu’elle peut vous ébranler, comme des accords, sans que vous donniez votre attention au sens même des paroles. Elle agit sur vous comme un instrument musical. Et pareillement, elle confronte la littérature allemande à l’anglaise, affirmant de cette dernière qu’elle a aimé la femme plus qu’aucune autre. Elle pointe du doigt les faiblesses des écrivains français. « L’exil m’a fait perdre les racines qui me liaient à Paris et je suis devenue européenne », dit-elle. Et aussi: « Il n’y a pas de plus éminent service à rendre à la littérature que de transporter d’une langue à l’autre les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. »

La première partie du livre, appelée De la littérature est à mes yeux la plus passionnante et celle où Germaine de Staël se livre le plus. Par le contour de ses idées, de ses observations sur l’homme moral, de ses admirations, le lecteur prend un peu distance de l’inspiration infinie de sa parole afin de saisir la vérité de son cœur. Car, chez elle, le thème est aussi l’amour. Quoiqu’elle se dérobe et son regard aborde toujours une situation nouvelle, liée à le précédente, mais dissemblable. Nous sommes à l’époque des grands évènements. Madame Staël n’est pas contre la Révolution : « Dans mon orgueil national, je regardais l’époque de la révolution de la France comme une ère nouvelle pour le monde intellectuel. Peut-être n’est-ce qu’un évènement terrible », écrit-elle. Elle n’est pas certaine que la Révolution apporte une avancée à l’esprit de l’homme, et c’est ce qui l’intéresse le plus. Elle est contre les clôtures, les dictatures, les barrières; elle ne sait pas si la Révolution donnera à l’homme plus de liberté. Elle n’aime pas davantage l’aristocratie. Quoiqu’il en soit, dès les premières pages de ce livre magnifique, elle nous entraîne dans son univers et nous libère du nôtre, de ses écrivains, de nos jugements aveugles et incertains. Car elle ne ressemble à personne.

Le livre suivant, Delphine, est l’occasion pour elle de lâcher ses passions avec une intensité sans pareille. L’amour est au premier plan avec ses méandres, ses tempêtes, son désespoir, ses jalousies. Ce sentiment déploie un correspondance enflammée, lyrique, illuminée qu’elle intitule « roman ». Oui c’est un roman d’amour entre Delphine et Léonce. Elle écrit dans sa préface : « Les lettres que j’ai recueillies ont été écrites dans le commencement de la révolution. La correspondance commence avec les lettres de Delphine à Mademoiselle d’Albémar, sa sœur, et les réponses de celle-ci. » C’est l’ivresse de l’imagination et d’emblée l’affection, la passion se déchaînent et explorent les faits et gestes des personnages qui les manifestent : « Votre lettre excite en moi tant de sentiments que j’aurais besoin d’exprimer ! Ah ! j’irai bientôt vous rejoindre; j’irai passer toutes mes années près de vous. » Cette ivresse, qui se transmet entre les deux sœurs, est le fondement du roman qui plus loin se poursuit, s’élève, se déchire, culmine entre Delphine et son amant Léonce. Ce sont des messages tourmentés et amoureux. Rares sont les écrivains, qui, comme Madame de Staël ont su traduire l’état de démence de l’amour qui ébranle la santé des personnages au point de provoquer leur mort. Et son cri se fait entendre dans les lettres à sa soeur ou entre des amants, des amis, qui répondent avec la même fougue à la même folie. Le livre de Delphine est empreint d’une souffrance sans guérison.

L’ouvrage de la Pléiade s’achève avec Corinne ou l’Italie. Ici le personnage est, d’une part un écossais, Oswald Lord Nelvil, bouleversé par le décès de son père. À vingt-cinq ans il était découragé de la vie, son esprit jugeait tout d’avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du cœur écrit-elle. Et de l’autre une jeune femme italienne, Corinne, poète d’une grande beauté, que les gens de son pays fêtent et admirent avec ferveur. Lord Nelvil fait la rencontre de Corinne à Rome. C’est le prétexte pour Madame de Staël de raconter Rome, et d’autres villes de l’Italie de manière sublime. Les amoureux voyagent ensemble à travers le pays et nous montrent ses architectes, ses peintres, ses sculpteurs, ses écrivains, son histoire éternellement illuminée qui, ici et là, accueille des pages admirables dédiées à la musique, aux chevaux ou au volcan du Vésuve. Si on avait cru que l’histoire de Corinne et d’Oswald serait plus directe, il n’en est rien. Bientôt les tourments de l’âme des amoureux se font sentir, dans leurs lettres ils se racontent leurs vies, se troublent, souffrent; ils ont peur, se perdent, se retrouvent. Retrouvailles, renoncement, séparation. Et des larmes, des larmes. Aucune paix ne peut monter de l’amour qu’ils se portent. Ils pensent à la mort. La fatalité, ne poursuit-elle pas les âmes exaltées… Les passions exercent sur nous une tyrannie tumultueuse, qui ne nous laisse ni liberté ni repos… Rien n’est motivé dans l’amour; il semble que ce soit une puissance divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur elle. Oswald retourne en Angleterre et, attiré par Lucille, sœur de Corinne, finalement l’épouse. Corinne tombe malade puis, mourante dans son lit, dit à un prêtre : « Je pardonne à celui que j’ai tant aimé… » Mais quand le temps viendra qu’à son tour il sera prêt à quitter la vie, qu’il se souvienne alors de la pauvre Corinne. Elle veillera sur lui, si Dieu le permet; car on ne cesse point d’aimer, quand ce sentiment est assez fort pour vous coûter la vie.

L’Introduction de Catriona Seth pour l’édition de la Pléiade est d’un niveau rare de perfection, de sensibilité et d’intelligence ainsi que le choix des textes, les notes, la chronologie. Rien dans le livre ne trahit le cœur de cette femme libre, penchée sur la littérature, le destin de l’homme et dont l’imagination trace l’histoire de la pensée. Il me semble que l’on n’a pas encore considéré comment les facultés humaines se sont graduellement développées depuis Homère… Et je le demande à tous les esprits d’un certain ordre, y a-t-il au monde une plus pure jouissance que l’élévation de l’âme?

Silvia Baron Supervielle


Madame de Staël, Œuvres
Bibliothèque de la Pléiade
Éditions Gallimard, 1656 pages.

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