Lancer l’offensive contre le capital fossile


On a donné au concept de « capitalisme » de nombreux prédicats : « industriel », « financier », « impérialiste », « d’État », « monopolistique », « néolibéral » voire depuis quelques temps « post-moderne ». Mode de production intrinsèquement dynamique, produisant et accueillant les bouleversements économiques et sociaux les plus radicaux, le capitalisme a nécessairement besoin d’être historicisé. Système socio-économique complexe, structuré en « branches » et « secteurs », il faut aussi en saisir les différents composants et les sous-systèmes qui participent de son fonctionnement instable et complexe.

Andras Malm, dans L’anthropocène contre l’histoire, propose un nouveau prédicat au capitalisme et avance le concept de « capital fossile ». Il le fait explicitement dans un conjoncture donnée : celle de l’actualité du réchauffement climatique et des débats politiques, scientifiques et philosophiques autour de la réalité et de la signification de ce dernier. Andreas Malm n’est en rien un « climato-sceptique » et il faut le classer plutôt du côté des écologistes radicaux, hostile à l’usage des énergies fossiles et au mode de vie dispendieux en énergie des sociétés occidentales. Mais il est hostile, en outre, envers le prétendu « capitalisme vert » et ses bons d’émission pour polluer ou sa « responsabilisation » des grandes multinationales. Il est aussi critique de tout un discours théorisant l’avènement de « l’anthropocène », une nouvelle ère dans l’histoire du climat qui verrait l’homme modifier radicalement le milieu terrestre. Le réchauffement climatique serait la manifestation évidente de cette nouvelle réalité globale. La critique d’Andreas Malm est d’autant plus décapante qu’elle débouche sur la présentation d’un concept alternatif : le capital fossile.

Résumons le cœur de cette critique : l’anthropocène, derrière la grandiloquence du concept forgé en référence aux ères géologiques depuis longtemps identifiées (Pléistocène, Holocène etc.), a des contours temporels sur lesquels ne s’entendent pas forcément les chercheurs. Quand débute t-il ? Lors de la découverte du feu par l’homme ? Lors de la Révolution néolithique ? Ou à partir de la Révolution industrielle ? Selon Malm, toute découverte humaine comme l’usage du feu ou la domestication animale ne peut être d’emblée rapportée à l’anthropocène : il faut prendre en compte l’impact de ces découvertes sur les écosystèmes et notamment les moments où ils connaissent des ruptures fondamentales. Or, c’est à partir du XIXe siècle qu’apparaissent les causes lointaines des transformations climatiques majeures que nous connaissons aujourd’hui. Et ces causes ne sont pas à imputer à « l’espèce humaine » ou au « genre humain » mais à des acteurs historiques clairement identifiables. Le concept de « capital fossile » que propose Malm est parfaitement opératoire pour comprendre ce qui est apparu puis s’est épanoui au tournant du XVIIIe et du XIXe siècles.

Aux origines du capital fossile

Malm se tourne vers la micro-histoire pour comprendre ce qui s’est joué dans l’adoption de la machine à vapeur par les industriels britanniques du textile à partir de 1830, au point de faire disparaître en une vingtaine d’année les métiers à tisser mue par des roues hydrauliques. Dans cet affrontement entre deux manière des produire de l’énergie, il y avait des enjeux de civilisation importants : l’eau est une énergie renouvelable aux coûts d’utilisation a priori assez limités, mais aux contraintes réelles en terme de localisation. L’entrepreneur doit localiser ses fabriques au niveau des cours d’eau et le plus possible en amont pour profiter de la force du courant. Alors que la machine à vapeur de James Watt fut brevetée en 1784 et que son inventeur fit tous les efforts possibles pour la diffuser, elle eut au début le plus grand mal à s’imposer face aux machines hydrauliques. Troquer l’eau pour le charbon ne semblait pas un choix s’imposant naturellement pour les industriels du coton aux activités florissantes. Nulle préoccupation écologique à ce refus évidemment : le coût du charbon était supérieur à celui de l’eau et la force motrice engendrée par de la machine à vapeur s’avérait inférieure à celle des meilleurs installations hydrauliques aux roues agrandies, aux lacs de retenue efficaces et aux réservoirs creusés massivement.

Finalement, au tournant des années 1830, on constate le basculement aussi rapide qu’a priori inattendu de le la production cotonnière de l’énergie hydraulique vers l’énergie fossile du charbon. Malm donne une explication très convaincante à ce basculement qui aura des conséquences sur le très long terme puis le capitalisme va fonctionner dès lors grâce aux énergies fossiles (le pétrole et le gaz remplaçant en partie le charbon) jusqu’à nos jours. C’est l’essence même des rapports sociaux du capitalisme qui explique ce tournant. En effet, les fabriques fonctionnant à l’énergie hydraulique connaissaient des contraintes de localisation évidente et la main d’œuvre était généralement rare dans les espaces éligibles à la construction d’une machine hydraulique. Il fallait fréquemment que les industriels attirent la main d’œuvre en lui bâtissant des logements, en proposant des services et souvent des salaires attractifs. Il fallait créer des « colonies » en plein milieu rural et faire un travail de collectage d’une main d’œuvre. Et quand cette dernière décidait de faire faux bond, il fallait relancer le processus. Il n’est pas surprenant que les fileurs de coton de ces colonies furent à la pointe des mouvements de grève des années 1820-30 mais aussi du syndicalisme ouvrier après l’abrogation de la Loi sur les coalitions en 1824.

Le combustible au cœur de l’accumulation du capital

Le plus grand avantage de la machine à vapeur était l’extraordinaire de souplesse en terme de localisation qu’elle autorisait : certes le charbon était plus cher que l’eau mais il permettait d’installer des usines dans les grandes aires urbaines, là où une main d’œuvre abondante et aux abois affluaient. C’est bien dans la dimension socio-spatiale du rapport de classes que s’est joué le basculement du capital vers le capital fossile. Le contrôle sur le travailleur était bien supérieur grâce à la machine à vapeur et ce d’autant plus que le procès de travail ne dépendait plus des aléas naturels comme la force du débit de l’eau. Un travail continu était tout à fait envisageable.

Cet aspect fut si important que Malm propose de manière suggestive de réécrire la fameuse formule du Capital de Karl Marx : le cycle du capital A-M-P-M’-A’ doit tenir compte du fait que l’énergie combustible est au cœur du moment « M », de la production marchande. Soit donc A–M (T+Mp (C))-P–M’-A’ où le travail (T) est combiné à des moyens de production impliquant le charbon (Mp(C)). L’on sait aujourd’hui que cet simple ajout dans une formulation correspond à des impacts sociaux, environnementaux voire civilisationnels majeurs. Comme le résume parfaitement Andras Malm : « Les combustibles fossiles sont par définition un condensé de rapports sociaux inégalitaires, puisqu’aucun humain ne s’est jamais lancé dans leur extraction systématique pour satisfaire ses besoins vitaux ».

Un tel constat explique le futur effrayant que le capitalisme fossile nous prépare. Malm multiplie les angles d’approche, s’attarde sur les différentes fictions littéraires dont les thèmes d’anticipation pourraient devenir réalité, et il analyse les conséquences géographiques et sociales de chaque degré de température en plus sur le globe. Le portrait de littoraux surpeuplés, accueillant des populations chassées du cœur des terres par la sécheresse, alors que la montée des eaux menace ces mêmes côtes, est cauchemardesque et n’a rien à envier aux grands récits cataclysmiques d’un J.G. Ballard dans Le Monde englouti ou Sécheresse. Ce cri d’alarme n’est pourtant en rien fataliste : les récits de luttes contre la diffusion du capital fossile, auxquelles il arrive à l’auteur de participer directement, indique une voie à suivre en toute urgence.

Baptiste Eychart


Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire. 
Le réchauffement climatique à l’ère du capital
La Fabrique, 242 pages, 15 €.