Georges Perec et le sport


Ce que je sais de ses relations riches mais complexes avec le sport ne vient donc que de ses livres. Georges Perec a fait du sport, du moins le raconte-t-il. Il a sauté en parachute pendant son service militaire, il a fait du ski dans son enfance à Lans-en-Vercors. On peut penser qu’il a quelquefois chevauché un petit vélo à guidon chromé… à moins que ce ne soit le demi-course dont il rénovait la guidoline en pensant à Louison Bobet (Penser/Classer). Le champion cycliste lui offrit même, un jour, un autographe au Parc des Princes (« Je me souviens » nº 27). Mais je ne me souviens pas de l’avoir vu s’y adonner. Je ne me souviens pas d’avoir traversé Paris à bicyclette avec lui comme il m’est arrivé de le faire avec d’autres oulipien(ne)s. Je ne me souviens pas avoir parlé de sport avec lui, comme il m’arrivait de le faire avec Harry Mathews ou avec Jacques Bens, par exemple, comme il m’arrive de le faire avec Valérie Beaudouin. Ce que je sais de ses relations riches mais complexes avec le sport ne vient donc que de ses livres.

Geroges Perec était plus âgé que moi de onze ans, je me suis donc interrogé sur nos écarts de mémoire sportive à l’occasion de la lecture de son précieux Je me souviens, paru en 1978. Dans ce recueil de souvenirs supposés être de tout le monde, Perec fait une place de choix au sport. Sur ses 480 souvenirs, ce sont au moins 40 qui sont consacrés à des événements sportifs ou à des athlètes (le chiffre peut varier selon qu’on compte ou non la course en sac comme un sport). Comme très souvent, sa mémoire sportive est attachée à la période de la fin de l’enfance et du début de l’adolescence. Dans son peloton de mémoire on voit passer Abdelkader Zaaf, la lanterne rouge, Louis Caput, Brambilla, Louison Bobet et son frère Jean, Walkowiak, Charles Rigoulot, Cerdan et Dauthuille, Puig- Aubert, Coppi, les sœurs Goitschel, Zatopek, mais aussi l’anonyme coureur de 400 mètres qui fut pris à voler dans les vestiaires et dut s’engager pour l’Indochine (nº 39) ou le spectaculaire Ange Blanc et son tortionnaire, le Bourreau de Béthune. Ce sont bien les athlètes de l’après-guerre qui défilent sans ordre et au mépris de leur palmarès.

Parfois Perec nous les propose en un lot: « Je me souviens de plusieurs athlètes: Houvion, Thiam, Papa Gallo, Sainte- Rose, Jazy, Piquemal, Pujazon, et aussi de valeri Brummel (sic) (qui eut un terrible accident de moto) et de Ter Ovanessian. » Il est clair que le goût des listes, des inventaires et de la musique des noms l’emporte sans le moindre doute sur la rigueur historique du compte rendu sportif. Les erreurs sont nombreuses dans ces souvenirs athlétiques. Lorsqu’il évoque les Quatre Mousquetaires du tennis français, Perec se trompe sur deux : il place Pétra et Destremau au lieu de Brugnon et Lacoste. Lorsqu’il fait ressurgir fidèlement le grand champion suisse, il écrit: «Je me souviens que le cycliste Ferdinand Hubler (Ferdi) portait ses lunettes de soleil (en mica avec un serre-tête élastique) au-dessus de la saignée du bras, ainsi que le faisaient généralement les champions de ski, alors que les cyclistes les relevaient sur leur front ou au-dessus de la visière de leur casquette » (nº 227). Le portrait est fidèle à cela près que c’est bien Hugo Hoblet qu’il décrit et pas Ferdi Hübler ! Perec se moquait de tout cela et refusait de corriger, faisant valoir les incertitudes de la mémoire et suggérant que l’essentiel était bien ailleurs.

Il aurait été étonnant que le sport ne trouve pas sa place dans la Vie mode d’emploi (1978). On le trouve en effet, rassemblé au chapitre LXXIII, dans la personne d’Albert Massy, cycliste d’exception au destin tragique. Jeune champion prometteur qui dans les années 1920 se frotte avec l’élite du Giro d’Italie et du Tour de Erance mais qui, ayant cassé sa fourche dans une descente, se trouve bloqué dans son élan et sa carrière. Il se lance dans le demi-fond comme stayer et connaît une nouvelle déconvenue lorsque son record de l’heure n’est pas homologué pour une stupide faute de règlement. Écœuré, il devient entraîneur et prend les commandes de la moto. Il découvre et fait éclore un jeune talent, Lino Margay, qui fait fureur au Vél’d’Hiv et à Buffalo.

Peu à peu, Massy prend son sport en détestation: « Il se mit à haïr ces foules hurlantes qui l’ignoraient et adoraient stupidement ce héros du jour. » Il pousse son poulain au-delà de toute raison et, lors de sa tentative de record du monde de l’heure, provoque sa chute et littéralement lui fait exploser la tête. Défiguré, Lino Margay part vers d’autres amours et d’autres aventures dont il reviendra triomphant et « refiguré », ce qui est une autre histoire… Pour écrire ce chapitre, Perec mêle à son « cahier des charges » des références plus ou moins discrètes à des événements cyclistes réels, jouant selon ses règles ; mais le plus notable est ce revirement d’attitude par rapport au sport. C’est désormais l’activité qui enferme et défigure.

W ou le souvenir d’enfance (l975) avait déjà utilisé le sport comme métaphore du Monstre. La société bâtie sur le mode sportif dans l’île de W n’est rien moins qu’un univers concentrationnaire en voie de durcissement. Ce qui au début est un réseau de règles et un jeu de saines rivalités entre les quatre équipes devient rapidement un enfermement diabolique. Le Vél’d’Hiv a changé d’affectation et l’Histoire « avec sa grande hache » a fait le reste. C’est un Georges Perec plus obscur, plus secret qui se fait jour, celui qui dès l’âge de 13 ans, alors qu’il admirait ses champions, élaborait déjà une sombre idée du sport: « Pendant des années, j’ai dessiné des sportifs au corps rigide, aux faciès inhumains. » On ne s’étonnera plus, dès lors, que le jeune orphelin que Perec évoque au début de W : « Jusqu’au milieu des années A950, j’ai été très à l’aise sur des skis, dévalant, sans souci de style ni de leçons, mais avec une insouciance allègre, n’importe quelle piste de difficulté moyenne et pouvant même, à l’occasion, aborder les plus périlleuses », ce jeune orphelin, donc, se soit transformé en un adulte qui sans hésiter, dans son article « J’aime, je n’aime pas » (l’Arc nº 76, page 38), déclare, en haut de liste, détester le sport et les stations de ski.

Paul Fournel