Georges Perec dans la Pléiade.

« Vivre, c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner », écrit Georges Perec, à la fin de l’avant-propos d’Espèces d’Espaces.
Les premières années du jeune Georges sont marquées par le signe de la perte de ses parents. Son père est mort à la suite d’un obus perdu en juin 1940. Sa mère est arrêtée en janvier 1943, parce qu’elle est juive. D’abord emprisonnée à Drancy, elle sera déportée un mois plus tard en direction d’Auschwitz. Elle n’en reviendra pas. L’enfant a alors sept ans. De jeunes années également marquées par une mémoire lacunaire, une absence de souvenir quasiment revendiquée ensuite par l’auteur qui déclare au début de son ouvrage autobiographique W ou le souvenir d’enfance : « je n’ai pas de souvenir d’enfance », et Perec précise :

« je posai cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L’on n’avait pas à m’interroger sur cette question. Elle n’était pas inscrite à mon programme. J’en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l’Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place, la guerre, les camps ».

La période de l’enfance est marquée enfin par la dissimulation de son origine juive. La volonté de faire de l’enfant un petit français avec un seul prénom se traduit en effet par son baptême catholique au collège de Villard-de-Lans, en tant que « Georges Pérec, fils d’André et de Cécile ». « Quelque part, écrira plus tard Perec, je suis « différent », mais non pas/différent des autres, différent des « miens »

Si la souffrance est bien réelle, le visage bienveillant, ironique et rieur, à l’élégance de ne laisser transparaître aucun tourment. Comme l’écrit Claude Burgelin, « le regard est le plus souvent clair, net, les yeux ne se détournent pas. Cette façon de « faire face » restera d’ailleurs sa marque, quelles que soient les métamorphoses que subira son visage ».
Puisque l’écrivain orphelin est en quelque sorte « né de lui-même », puisqu’il n’a reçu que « le mutisme comme unique legs familial », puisqu’ « il ne reste aucune trace des lieux qu’il a habités », celui –ci choisira « pour terre natale », « des lieux publics, des lieux communs ». Aussi, Perec va-t-il explorer, comme l’écrit encore Claude Burgelin, les infinis possibles d’une aventure de l’écriture. Et c’est donc par le biais de l’écriture que cette recherche double « de l’éternel et de l’éphémère » va s’opérer.

En résultera une œuvre littéraire considérable qui va grosso modo de l’ouvrage Les Choses à L’Eternité, et qui comprend de nombreux textes, de brèves recensions, des comptes rendus, des résumés d’articles, des nouvelles, des romans, des poèmes et des pièces de théâtre, sans parler des œuvres écrites en collaborations, de différents textes publiés en revue, des correspondances et des traductions, dans un savant jeu de construction/déconstruction. Des textes caractérisés par une « versatilité systématique », même si des ponts relient souvent une œuvre et l’autre. Une vie caractérisée par une créativité quasi continuelle et frénétique, si l’on excepte les périodes de désespoirs et d’interruptions des projets d’écriture. Ainsi certains livres seront écrits et réécrits, et leurs titres évolueront. Ainsi d’autres ouvrages, d’autres textes resteront à l’état d’ébauche.
Des œuvres, où un œil avisé peut retrouver l’emprunt de phrases à différents auteurs. Des phrases reformulées ou pastichées. De simples allusions, des paraphrases ou « des citations à peu près strictes ».

« Véritable coupe histologique de l’époque » selon les mots de Tristan Renaud dans Les Lettres Françaises (18-24 novembre 1965), l’ouvrage Les Choses lancera l’écrivain, trouvera rapidement son public, avant même l’obtention du prix Renaudot. Publié dès 1966 en allemand, italien hongrois et tchèque, il sera par la suite traduit en plus de trente langues. Bien que sous-titré « roman », Les Choses ne contient ni action, ni dialogue, ni drame. C’est un livre qui pose des questions sans donner de réponse. Comme l’écrit Florence de Challonges,

« le tour de force du livre réside dans le fait que les deux protagonistes Jérôme et Sylvie, psychosociologues et enquêteurs pour la publicité avaient toutes les cartes en main pour déjouer les mythes auxquels ils succombent. Arroseurs arrosés, ils sont au cœur d’une ironie essentielle à ce roman qui emprunte à un autre maître, Gustave Flaubert, sa tonalité dominante ».

Et l’universitaire de poursuivre :

« l’auteur des Choses n’a pas attendu de rejoindre l’Oulipo en 1967, l’année de la parution d’Un homme qui dort, pour entretenir une relation lucide et méthodique avec la création littéraire : «  je ne crois pas à la spontanéité de l’écrivain » affirme-t-il en 1966, à l’occasion de la sortie de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? dont la loufoquerie réglée déconcerte. Si Les Choses n’est pas tributaire d’une contrainte formelle, à la manière dont La Disparition (1969) repose sur le lipogramme et Les Revenentes (1972) sur le monovocalisme, si ce roman ne s’appuie pas sur une contrainte structurelle comme le savant « bicarré latin orthogonal d’ordre 10 », régit La Vie mode d’emploi, la présence consciente et affichée de Flaubert en sa première œuvre publiée est révélatrice d’une modernité que Perec n’emprunte pas au nouveau roman (lequel s’était choisi Flaubert comme icone et Balzac comme repoussoir) ».

D’une contrainte et d’une prouesse l’autre, l’œuvre de Perec fait montre d’une richesse et d’une inventivité peu commune. Ce dont l’édition des œuvres en deux volumes publiée récemment par Gallimard, dans la Bibliothèque de la Pléiade, rend compte magnifiquement.

Des Choses à Je me souviens et De la vie mode d’emploi à L’Eternité, ces deux volumes – publiés sous la direction de Christelle Reggiani, avec la collaboration de Dominique Bertelli, Claude Burgelin, Florence de Challonge, Maxime Decout, Yannick Séité, Maryline Heck et Jean-Luc Joly réunissent, de manière chronologique, l’ensemble des œuvres publiées du vivant de l’auteur. Ce sont au final 2377 pages, dont plus de 500 pages constituant un appareil critique extrêmement riche  et qui comprend introduction, notices, notes sur les textes, chronologie, bibliographie, sans compter un grand nombre de textes et de documents placés « en marge des œuvres » et qui apportent un intéressant éclairage sur le procédé créatif.

Il faut saluer ici également la publication de L’Album Georges Perec de Claude Burgelin, tout à fait passionnant. Richement illustré, celui-ci présente diverses photos de l’auteur, dont l’une des plus connues intitulée Georges Perec et son chat à Paris. La photo a été prise en juin 1978 par Anne de Brunhoff. On la retrouve sur le timbre-poste émis en 2002, grâce au dessin réalisé par Marc Taraskoff, d’après la photo précitée. Claude Burgelin écrit :

« On y voit Perec avec un chat noir juché sur l’épaule droite : le pelage de l’un semble presque faire partie de la chevelure de l’autre. Ledit chat nous regarde de tous ses yeux. Perec nous sourit. Le chat reste sur sa réserve. Ces deux fois deux yeux nous envoient un double message : la plus affable des ouvertures et l’art de demeurer dans un certain silence. Pour nous désormais, ce cliché s’est fixé sur le passeport Perec : on le lit avec en mémoire ce visage si malin d’un écrivain un tant soit peu chat… »

 

Marc Sagaert


Œuvres vol.1, de Georges Perec 
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1128 p., 61,5 €

Œuvres vol.2 de Georges Perec
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1258 p., 63,5 €

Album Georges Perec, par Claude Burgelin. 
Gallimard, 252 pages.