Arnaud Claass : Des yeux sur mes yeux


Arnaud Claass a abandonné le piano pour se consacrer à la photographie. Il a d’abord photographié les grandes villes d’Amérique du Nord puis celles de l’Europe, pour ensuite aborder les paysages, les arbres, les prés, l’eau (la mer serre-burettes). Il écrit beaucoup, aussi, parce que, après tout, la photographie – comme la peinture – est un art « théorique », qui abstrait, schématise, construit la visibilité, dit-il dans le livre qu’il publie aux éditions Filigranes, la Considération photographique. Dans un précédent ouvrage, le Réel de la photographie, qu’il avait déjà publié chez Filigranes, en 2012, il se défendait pourtant de dresser une théorie de la photographie, sachant que l’essence de la photographie n’a jamais existé (ce qui a existé, disait-il, c’est la croyance dans cette essence). Aujourd’hui, il ajoute qu’il serait même, d’une certaine manière, « contre l’image ». Il dit aussi qu’il est un spectateur divisé quand il regarde les images des autres, celles des artistes, celles des journalistes, celles de ses étudiants. À l’ère du virtuel, il parle même d’une usure du spectateur.

Dans son roman Extinction, on se souvient que Thomas Bernhard disait le plus grand mal de la photographie, qui « ne montre que l’instant grotesque et l’instant comique », qui « est une falsification sournoise, perverse (…), une atteinte absolue à la dignité humaine, une monstrueuse falsification de la nature, une ignoble barbarie ». C’est que Thomas Bernhard croyait encore à l’essence de la photographie, sans doute. Arnaud Claass a souvent rappelé qu’il se trouve beaucoup plus d’artistes et d’universitaires ignares en histoire de la photographie que de photographes ignares en histoire de l’art. Néanmoins, il n’est pas loin d’être d’accord avec un autre romancier, Javier Marias, pour qui l’acte de raconter un fait revient à le falsifier. C’est la question profondément traumatique du réel, dit Arnaud Claass. Ce que veut le photographe qu’il est, ce qu’il désire, c’est une « œuvre taciturne »; et il pense là à Derrida disant que les œuvres d’art ne sont pas muettes mais simplement taciturnes. La différence est importante: « le mutisme, c’est le silence de quelque chose qui ne peut pas parler; la taciturnité, celui d’une chose qui pourrait parler », dit-il.

En attendant, Arnaud Claass note ses pensées, ses observations. Il recopie par exemple ces mots de Roberto Juarroz : « La lecture illettrée du désert. » Et puis il va voir les expositions des uns et des autres : Diane Arbus, Gerhard Richter, Robert Adams, Joel Meyerowitz, William Eggleston, Thomas Struth, Edward Ruscha, un artiste brillamment irrévérencieux, mais qui pratique encore la religion de l’art. Un artiste malgré lui. Encore une fois, Arnaud Claass préférerait une œuvre taciturne. « La » photographie, dit-il, se signale par ce qu’il est presque impossible d’en dire, mais aussi par les mille manières concevables de dire cette quasi-impossibilité. Elle a un pouvoir poétique. Le tout, c’est d’ouvrir les yeux (ou plutôt, dirait le poète : « Fermons les yeux pour voir. »)

Didier Pinaud


Arnaud Claass, La Considération photographique. Notes 2012-2016
Editions Filigranes, 128 pages, 23 €