Vietnam : une littérature en pleine effervescence


Lettres Françaises : Doan Cam Thi, vous venez de diriger dans la revue Siècle 21 un dossier-anthologie sur la littérature contemporaine au Vietnam que vous placez sous la bannière du postmodernisme.

Doan Cam Thi : En fait j’ai essayé de réunir des auteurs venant d’horizons très divers. Il y a donc à la fois des auteurs du Vietnam de l’intérieur, et d’autres de l’étranger ; la littérature vietnamienne de l’extérieur a joué un rôle important dans l’ouverture des écrivains de l’intérieur qui se sont dégagés du pur réalisme socialiste. Avant même l’apparition d’Internet les revues publiées hors du Vietnam, aux Etats-Unis et en France notamment, mais qui étaient envoyées et lues dans le pays, ont joué un rôle déterminant. Le postmodernisme s’est infiltré par ce biais. Cela se passait dans les années 1990 qui correspondent d’ailleurs aussi à la période du Doi Moi (le renouveau édicté en 1986)*.. Certains textes non publiés au Vietnam, comme ceux des plus « grands » auteurs de l’époque, Nguyên Huy Thiêp et Bao Ninh, ont trouvé place dans ces revues dans lesquelles de grands débats et controverses sur la littérature étaient également proposés.

Lorsque l’on parle des grands auteurs de cette époque, on évoque souvent un quatuor avec ceux que vous venez de citer auxquels on peut ajouter Pham Thi Hoài et Duong Thu Huong. Or ces deux dernières ont émigré, l’une en Allemagne, l’autre en France. Qu’en est-il de leurs œuvres aujourd’hui, et sont-ils toujours lus ?

Doan Cam Thi : Les jeunes générations ne les lisent plus vraiment, même si le quatuor garde une certaine place dans le monde littéraire du pays. Après eux il y a eu des auteurs du renouveau comme Nguyên Viet Hà (auteur d’Une opportunité pour Dieu) ou encore Nguyên Binh Phuong, colonel de l’armée, qui dirige la revue « Arts et lettres de l’Armée populaire » à Hanoï. Ce sont des auteurs de l’ouverture comme on les appelle qui ont aujourd’hui une cinquantaine d’années ; ils sont nés pendant la guerre mais ont grandi après. En ce sens ils sont différents des auteurs de la génération précédente. Les échos de la guerre marquent encore leurs œuvres, mais de manière lointaine. Ce sont comme des souvenirs lointains de leur enfance. Leurs personnages grandissent avec l’ouverture, rêvent de faire fortune, de voyager et de partir à l’étranger. La génération de Bao Ninh et de Duong Thu Huong était désenchantée, la génération suivante, elle, n’a plus aucune illusion et vit sans aucun repère, sans aucun idéal. Elle découvre brusquement que le Vietnam n’est pas unique, que ce n’est qu’un pays parmi d’autres perdu dans le vaste monde. La question est de savoir comment figurer dans la nouvelle configuration du monde ? Dans l’anthologie que j’ai proposée dans ce numéro de Siècle 21 constituée d’une douzaine d’auteurs très différents les uns des autres,  le seul point qui les réunit tous c’est justement l’ouverture au monde. C’est le regard de chacun qui change.

Parmi la génération de quinquagénaires vous avez cité Nguyên Viet Hà et Nguyên Binh Phuong, on pourrait ajouter Do Kh. dont vous venez de publier dans la collection de « Littérature vietnamienne contemporaine » que vous dirigez chez Riveneuve éditions, un recueil de nouvelles intitulé La Fiancée du lieutenant T.

Doan Cam Thi : Le cas de Do Kh. est tout à fait intéressant. Il vit aux Etats-Unis et est fasciné par l’Afrique ! Son roman Khmer Boléro se passe à Bangkok, La praxis du Docteur Yov à Beyrouth…Avec lui on est toujours à la croisée de plusieurs continents, de plusieurs cultures. Do Kh. parle couramment plusieurs langues. Il vient régulièrement en France et ses derniers livres ont été directement écrits en français, mais il n’oublie pas son pays d’origine où il a longtemps vécu (Saigon Samedi). Il faudrait également citer le cas de Thuân qui est, elle aussi, une grande voyageuse et qui commence à écrire en Français. Dans son texte, Lettre à Mina, il est question d’une jeune femme vivant à Paris et qui est mariée à un Français de confession juive. Elle écrit une lettre à une amie Afghane de confession musulmane rencontrée en URSS vingt ans auparavant ! Dans cette étonnante croisée de langues et de civilisations, elle parle des migrants et des immigrés syriens, et surtout des prostituées vietnamiennes qu’on trouve à Pigalle et à Belleville…

La génération qui a suivi, celle des années 1990, est-elle dans le même état d’esprit ?

Doan Cam Thi : Sans doute, la saïgonnaise Phan Hon Nhien a également beaucoup voyagé. Les personnages de son roman, Cheval d’acier (qu’elle a écrit aux Etats-Unis pendant un atelier d’écriture), aussi. Jeunes Vietnamiens nés avec la mondialisation, ils voyagent sans que les lieux ne soient jamais nommés, hormis Saïgon, leur point de départ, et une ville américaine, Santa Fe… Phan Hon Nhien a fait des études à l’École des Beaux-Arts et est diplômée de l’École supérieure de cinéma et de théâtre du Vietnam. Ses personnages sont souvent des artistes et son écriture est très proche de la peinture. Ainsi Cheval d’acier est-il composé comme un triptyque à la Francis Bacon.

Il est curieux de constater que plusieurs auteurs de cette génération sont également plasticiens, à l’instar de Vu Dinh Giang qui a écrit Parallèles.

Doan Cam Thi :  En fait la littérature vietnamienne rejoint les grandes tendances de la littérature de notre temps avec le brouillage et l’effacement des frontières pas seulement géographiques, mais aussi entre les différentes disciplines artistiques. Le premier but de la littérature aujourd’hui c’est l’écriture elle-même : comment écrire ? C’est la raison pour laquelle j’ai parlé de postmodernisme. L’ambition est à la fois existentielle bien sûr, mais aussi et surtout esthétique. Il y a un vrai travail effectué sur les formes.

Par rapport à ce travail sur les formes comme chez Vu Dinh Giang (Parallèles), Phan Hon Nhien (Cheval d’acier) ou encore Nguyên Binh Phuong (À l’origine), peut-on en conclure que les formes classiques sont en voie de disparition ?

Doan Cam Thi : Ce serait très exagéré, la plupart des auteurs restent classiques. J’ai simplement essayé de présenter dans mon recueil des pionniers du renouveau littéraire qui se manifeste de façons différentes les unes des autres d’ailleurs. Chez ces romanciers qui ont soif de renouveler les formes, les thèmes concernant la réalité demeurent encore prégnants : la société vietnamienne est toujours là, présente, avec tous ses problèmes et toutes les interrogations qu’elle peut susciter. Dans ce domaine, effectivement, Vu Dinh Giang et Phan Hon Nhien sont des pionniers. Dans la nouvelle de cette dernière que j’ai choisie de publier ici, la Clef, il est question du rapport très complexe entre trois artistes (deux japonais et une vietnamienne) ; leurs discussions tournent autour de l’art, de la sexualité et aussi de leurs identités.

Vous parlez de sexualité ; dans bon nombre de romans contemporains il est question de sexualité de manière directe, sans aucun tabou, ce qui est quand même nouveau par rapport aux périodes précédentes.

Doan Cam Thi : Oui, en même temps qu’au-delà de la sexualité il y a une vraie question sur le corps. La plupart des auteurs d’aujourd’hui n’ont pas connu la guerre ; on est dans un Vietnam loin des bombardements, loin de la violence liée à la guerre, loin des traumatismes que celle-ci provoque, mais le corps tel qu’il est représenté dans les romans souffre toujours quand même. La souffrance du corps relie tous ces romans entre eux.

À quoi cela tient-il ?

Doan Cam Thi : À la vie elle-même ! À la vie quotidienne d’aujourd’hui ! La palette des personnages que l’on trouve dans tous les romans est très large ; ils viennent de tous les milieux et sont saisis en tant qu’individus et sont d’abord décrits corporellement. Pendant très longtemps la culture vietnamienne liée à la fois au confucianisme et au communisme a été très puritaine. On parlait volontiers de l’âme du lettré, du cœur du combattant, jamais du corps. On montrera aujourd’hui le corps dans tout ce qu’il a de plus intime, de plus secret, de plus personnel… le corps des prostituées, des marginaux, des paysans, des étudiants, des artistes… toute la société est représentée, individu après individu…

Il y a beaucoup d’artistes dans tous ces livres…

Doan Cam Thi : Oui, parce que l’on en revient toujours à cette idée que ce qui est important c’est que les artistes et les écrivains vietnamiens parlent d’eux-mêmes. Du corps détruit (et autodétruit) à la poésie postmoderniste, l’histoire de la littérature vietnamienne contemporaine pourrait se lire comme une prise de conscience des fonctions premières de la création littéraire : expression subjective et recherche artistique. Est‑ce à dire qu’elle reste captive d’une pure quête esthétique ? Ce serait, au contraire, oublier qu’au Vietnam, revendiquer la subjectivité et l’invention n’en est pas moins un acte politique. Au-delà des mutations idéologiques et sociales, l’explosion de l’écriture de soi dans le Vietnam contemporain traduit sa quête de nouvelles bases artistiques.
Pour ce qui concerne le corps et l’intime, il ne faut pas oublier que le Vietnam connaît le taux d’avortement le plus élevé du monde. Les femmes vietnamiennes souffrent énormément de ça. En fait l’avortement au Vietnam est autorisé jusqu’au 6e mois de grossesse, il n’y a pas du tout de barrière éthique et le planning familial est autorisé. Le plus grand thème du cinéma vietnamien est l’avortement. Le roman Blogger de la jeune et brillante Phong Diep évoque cette question. On y voit une jeune provinciale qui monte à la capitale, Hanoi, tombe enceinte et se fait avorter avant de fuit la réalité et de se réfugier dans la navigation sur Internet.

Dans le même ordre d’idées, rappelons que le Vietnam a été le premier pays d’Asie du Sud-Est  a autoriser le mariage gay. Parallèles de Vu Dinh Giang évoque par ailleurs le parcours de deux jeunes amants homosexuels…

Doan Cam Thi : En fait c’est un petit peu plus complexe, le mariage gay n’est pas autorisé, mais il n’est pas interdit ! L’article qui l’interdisait a été effacé. Les homosexuels peuvent donc se marier entre eux. Le seul problème est celui de la perpétuation de la filiation. Mais l’idée que deux hommes ou deux femmes puissent vivre ensemble ne dérange pas beaucoup les parents. Je pense que c’est lié au fait que les Vietnamiens sont très libres sur le plan religieux, si l’avortement est autorisé c’est parce qu’il n’y a pas de barrière religieuse. Il faut également souligner que la société vietnamienne d’aujourd’hui est une société très jeune. Pour les jeunes, parler de la sexualité, quelle qu’elle soit, va de soi. Censure ou pas, il y a une certaine liberté d’expression. La sexualité n’est pas très censurée ; tant qu’on ne parle pas directement de politique, d’idéologie, c’est ouvert…

Pour revenir à votre petite anthologie, comment avez-vous opéré votre choix de textes ?

Doan Cam Thi : Je voulais faire une distinction entre les vietnamiens du sud et ceux du nord, parce qu’aujourd’hui encore il y a entre eux une vraie différence au plan de la mentalité et de l’écriture. Venant du Sud et même de l’extrême Sud (Ca Mau), il y a Nguyen Ngoc Tu qui est très connue au Vietnam et qui est la parfaite représentante de la nouvelle génération d’écrivains (elle est née en 1975). Vu Dinh Giang est un auteur de Saïgon, Phan Hon Nhien aussi. On sent chez eux une plus grande liberté sur le plan idéologique que chez leurs confrères du Nord comme Nguyen Binh Phuong ou comme Phong Diep qui tout en étant parfaitement libres eux aussi, bien sûr, restent marqués par leur éducation et un certain état d’esprit. Vu Dinh Giang et Phan Hon Nhien sont sur une autre planète où ils définissent l’œuvre littéraire non pas comme un moyen d’interroger la vie et la société, mais plutôt comme un moyen pour réfléchir et d’aborder les questions artistiques. Ce n’est pas un hasard si Phan Hon Nhien met souvent en scène des artistes. C’est sous l’angle esthétique que Vu Dinh Giang aborde la question de l’homosexualité et non pas sur la thématique du conflit entre la famille et l’individu. C’est encore l’art qui est ici questionné…
En fait ce dossier sur la littérature vietnamienne contemporaine ne prétend pas à l’exhaustivité. Incomplet, il tente simplement de donner une idée de la richesse et de la diversité des innovations littéraires…

Entretien réalisé par Jean-Pierre Han


Siècle 21, Littérature & société, n° 29
Automne-hiver 2016, 230 pages, 17 euros.

Les romans des auteurs cités dans cet entretien 
sont publiés chez Riveneuve éditions.
Exceptions faites pour :
Nguyen Ngoc Tu est publiée aux éditions de l'Aube,
Nguyen Huy Thiep est publié aux éditions de l'Aube,
Bao Ninh est publié chez Philippe Picquier,
Les derniers ouvrages de Duong Thu Huong sont publiés 
chez Sabine Weispieser et en Livre de poche,
Pham Thi Hoài a été publiée chez Actes Sud.

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